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Le
jeune Jigoro Kano est ainsi issu d’une caste très privilégiée
et passe les premières années de sa vie dans un environnement
très traditionaliste baigné dans le sacro-saint respect
du Bushido, le " Code d’Honneur des Samurai ",
et de l’étiquette rigide du savoir vivre médiéval.
A cette époque Tokyo porte encore de nom de Edo, ou Yedo,
et les Samurai (terme venant de Saburu : servir) au service
du Shogun, intendant militaire général, se doivent
de porter le Hakama (jupe-pantalon) ainsi que les deux sabres, katana
et wakisashi, à la ceinture. Bien placé pour sentir
le vent tourner, le père de Jigoro Kano oriente celui-ci
vers des études littéraires fortement occidentalisées.
Brillant élève, bien que petit et malingre, à
vingt ans il ne pèsera que 45kg pour 1m50, il entre à
l’Université Impériale de Tokyo en 1877. Sur les conseils
avisés de son père il s’habille chez un tailleur anglais
et se passionne pour les sports occidentaux.
En 1878 il fonde le premier club de base-ball au Japon ! Toujours
aussi brillant et fier comme un coq il est, par contre, souvent
victime de la jalousie de certains universitaires qui profitent
se da petite taille pour l’importuner et le malmener. En secret
il prend donc la décision de recourir au fameux Jujutsu.
Il se souvient en effet que jadis, lorsqu’il était enfant,
il a assisté à des démonstrations de cet art
lorsqu’il se rendait avec son père chez le Shogun. Malheureusement,
depuis cette époque, cette pratique est totalement tombée
en désuétude. Inouye Kaoru, ministre des affaires
étrangères de l’Empereur Meiji Mutsu Hito, ne vient-il
pas de déclarer " Faisons de notre pays une puissance
à l’occidentale, faisons de notre population un peuple à
l’occidentale, faisons du Japon un Empire à l’occidentale...
".
Il ne reste que peu de place pour des pratiques ancestrales considérées
comme rétrogrades sinon passéistes. A force de patience
il parvient malgré tout à découvrir, dans Tokyo,
deux Maîtres jadis renommés : Hachinosuke Masayoshi
Fukuda, professeur de l’Ecole Tenjin Shinyo-ryu et Tsunetoshi Ikubo,
professeur de l’Ecole Kito-ryu. Parallèlement à ses
études, le jeune Kano entreprend donc la pratique assidue
de cet " Art des saisies souples " et, suivant
ses enseignants tant universitaires que martiaux, fait d’immenses
progrès.
Au bout de quelques mois il acquiert le surnom de " Kano
l’emplâtre " tant à cause des divers pansements
qu’il porte aux coudes et aux genoux, usés par le travail
sur les tapis de paille, qu’à sa capacité exceptionnelle
de " coller " à ses éventuels
agresseurs après les avoir projeté au sol.
Ces derniers se le tiennent pour dit et conservent désormais
une distance respectueuse. Il faut dire que trois fois de suite
celui qui était venu lui chercher noise s’était retrouvé
immobilisé au sol, rendu totalement inoffensif par une prise
redoutable. L’humiliation était d’autant plus grande que
ceci se faisait en douceur sans que l’on puisse par la suite constater
la moindre blessure ou la moindre déchirure de vêtement.
Kano méritait donc bien son surnom peu respectueux mais au
combien explicite.
Par la suite, à cause du décès de Fukuda, il
devint alors le disciple direct de Masachi Iso qui détenait
ses secrets de Mataemon Iso, fondateur de l’Ecole Tenjin Shinyo-ryu.
Cette nouvelle passion ne l’empêcha pas d’obtenir sa licence
ès-lettres en 1881 ainsi qu’un doctorat de sciences esthétiques
et morales en juillet 1882. Cette année lui fut particulièrement
favorable puisqu’il fut immédiatement nommé Instructeur
subalterne à la fameuse Ecole Gokushuin réservée
aux Nobles et Princes du Japon... et qu’elle est également
celle où il décida de créer sa propre méthode
de Jujutsu.
A l’université, il s’était lié d’amitié
avec deux fils de bonne famille : Takaaki Kato, futur premier
ministre et Kumazo Tsuboi, futur doyen de cette même faculté.
Les ayant mis au fait de son projet, bien que ceux-ci ne s’intéressaient
nullement au Jujutsu, ils intervinrent pour que celui-ci puisse
obtenir un lieu de pratique au Temple Eishoji à Tokyo.
En février 1882, Jigoro Kano réalise donc son rêve
et crée le Kodokan, littéralement " Maison
où on étudie la Voie ". Il est alors secondé
par son fidèle élève-domestique, Tsunejiro
Tomita, avec lequel il s’entraînait dans une chambre qu’il
avait à Saga-cho. A vrai dire, la situation ne pouvait plus
durer en raison des nombreuses plaintes des voisins qui se plaignaient
continuellement des chocs de chutes contre les murs et les parquets.
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Le
suffixe Do, se traduisant en chinois par Tao, était alors
encore utilisé pour des arts renommés tels que le
Chado (Voie du Thé), le Syodo (Calligraphie), le Kado (Art
de l’arrangement floral), le Ido (Voie de la médecine classique)...
et donnait une toute autre dimension que le terme Jutsu désignant
une simple technique ou une méthode...
On jugea
le jeune homme quelque peu présomptueux et nombreux furent
ceux, même parmi ses propres élèves, qui persistèrent
un moment à nommer sa méthode plus simplement " Kano-ryu "
(Ecole Kano).
Au tout début Kano eut de grandes difficultés à
entretenir son Ecole...
Ses honoraires d’enseignant n’y suffisant plus il fut contraint
d’organiser des conférences pendant lesquelles il vendait
des livres occidentaux sur l’économie. Tomita, toujours fidèle,
se chargeait de la lessive et de la cuisine ainsi que des cotisations,
fort modestes.
Heureusement, la chance sourit à Kano en la personne de Yajiro
Shinaga, sous-chef au ministère du commerce et de l’agriculture,
un ancien confrère d’université, qui lui demanda le
service de nourrir un vieillard qui habitait près du Temple
Eishoji. Le jeune homme accepta cette charge supplémentaire.
Ce
vieillard était Shosuke Shirai, un noble très connu
de l’ancienne période shogunale qui avait conservé
d’excellentes relations avec plusieurs personnages influents et
hauts en couleurs. Par pudeur il évitait simplement de parler
de ses problèmes pécuniaires et prétendait
avoir besoin de calme pour écrire ses mémoires à
l’écart de l’agitation de la Cour Impériale. Il passait
donc ses journées dans une simple chambre meublée
à la japonaise... c’est à dire totalement dénudée
de superflu.
Il prit donc, en quelque sorte, le jeune Kano sous sa protection
morale et le considéra assez rapidement comme son fils adoptif,
coutume assez commune au Japon. Shirai était un érudit
passionné par les civilisations étrangères
et parlait tout aussi bien l’allemand, le hollandais, le français,
l’anglais que le chinois...
Il était également féru de stratégie
et adepte de Sun Tzu (Sunzi). De nombreuses personnalités
venaient lui rendre visite pour lui demander conseil dans leurs
affaires politiques et économiques. Assez rapidement Kano
rencontra donc la fine fleur de l’intelligentsia japonaise comme
Kaishu Katsu, Shoin Yoshida, Yajiro Shinagawa, Kanki Miura, Yashushi
Nomura. Il fit peu à peu office de secrètaire particulier
de Shirai et, bien souvent, les véhicules de ministres ou
de haut fonctionnaires se mirent à stationner devant le Temple
Eishoji. Les voisins en conclurent qu’ils venaient pratiquer le
Judo !
Ce remue ménage dérangeait quelque peu l’organisation
du Temple et le dojo devenait trop exigu et Kano décida de
déménager. Ses nouveaux appuis lui permirent de louer
une maison située à Ue Ni Bancho dans le quartier
plus résidentiel de Kojimachiku. Le Dojo comprenait alors
24 tatamis (50 m2) et une estrade surélevée pour recevoir
des invités à qui on offrait le thé. Cette
estrade, conçue par Kano sur des indications de Shirai, comprenait
même une partie réservés aux invités
d’honneur et équipée de coussins.
Plusieurs hautes personnalités firent assez rapidement honneur
au lieu et assistèrent aux cours donnés par le jeune
Maître avec un grand intérêt. En 1883 Kano hérita
des documents secrets (Himitsu) du Kito Ryu et en 1884 ouvrit le
premier " Livre des Serments "* qui était
également le relevé des admissions officielles au
Kodokan. Le terme Judo, qui fut également utilisé
jadis par l’Ecole de Jujutsu Jikishin-ryu fut, par la même
occasion, déposé à l’Institut du Ministère
de l’Education Nationale et devint officiellement reconnu. Kano,
toujours grâce aux appuis de Shirai, trouva un poste d’attaché
au Ministère de la Maison Impériale.
Un an plus tard il obtint le titre envié de fonctionnaire
de septième rang impérial. Cette distinction honorifique
distinguait les hauts fonctionnaires et leur permettait d’obtenir
des audiences auprès de l’Empereur. Après avoir grimpé
tous les échelons de cette hiérarchie Jigoro Kano
obtiendra successivement le sixième rang en 1886, le cinquième
en 1895, le quatrième en 1905, le troisième en 1916
et le second, à titre posthume, en mai 1938.
Lorsqu’il prendra sa retraite, en janvier 1920, l’Empereur lui-même
signera le décret qui le fera Baron Kano... entre-temps il
sera devenu vice-président de l’Ecole Gokushuin, réservée
aux Nobles et Princes du Japon, conseiller au Ministère de
l’Education Nationale, secrétaire du Ministre de l’Education
Nationale, Doyen de l’Ecole Normale Supérieure, Directeur
du département de l’Education Elémentaire au Ministère
de l’Education Nationale...
Ces diverses fonctions lui permirent d’affermir l’influence du Judo
et de faire connaître celui-ci lors de plusieurs voyages en
Europe ( de août 1889 à janvier 1891, de juin 1912
à mars 1913) et en Asie.
Par
la suite, les membres du Kodokan étant de plus en plus nombreux,
le Dojo déménagera plusieurs fois.
En 1886 le Dojo Hachitani Magoruko comptera plus de 100 tatamis,
le Dojo de Shimotomizaka en comptera 200, en 1889 celui de Fujimi-Cho
en comptera 1000 pour aboutir au dernier Kodokan, inauguré
en 1958, équipé de plus de 2000 tatamis...
A la mort du Maître Kano, en 1938, le Judo était fort
de 85000 ceintures noires.
Le
fondateur du Judo a toujours réussi le tour de force, ou
de souplesse, de concilier deux cultures aussi différentes,
sinon contradictoires, que celle issue de la tradition japonaise
avec celle de l’occident moderne.
Cette position lui permit, à plus haut niveau, de conserver
d’excellentes relations tant avec le milieu ultra-conservateur qu’avec
les progressistes les plus acharnés. Il fut, par exemple,
tout aussi influencé par les idées de Shoin Yoshida,
personnage important qui fut conseiller du clan Tokugawa, donc de
l’ancien régime féodal, que par Ernest Fellosa, professeur
à l’Université d’Harvard qui vécut au Japon
de 1878 à 1890 et que le Maître Kano rencontrait régulièrement
et qui lui fit connaître les théories du célèbre
économiste américain F.W. Taylor.
Les principes de ce dernier sur la recherche fondamentale de l’efficacité
dans le travail furent parfois repris par Kano lors de ses conférences.
Quelques faits significatifs étayent cette affirmation. En
même temps que le Maître Kano débarrassait le
Judo des anciennes prises, jugées trop dangereuses, du Jujutsu
afin que sa pratique puisse être étendue à tous,
donc devienne une discipline populaire, il créait parallèlement
au sein de son Kodokan le Kobudo Kenkyukai (organisation pour la
sauvegarde des anciens Arts Martiaux).
Cela permit à plusieurs Maîtres de disciplines très
diverses comme le Jujutsu, le Iaïdo (sabre), le Jodo (bâton),
le Kempo (Art des coups frappés d’origine chinoise) de maintenir
leurs traditions et de trouver un lieu de pratique adapté
à leurs besoins.
Il confia par ailleurs à l’un de ses anciens et membre de
cette organisation, Minoru Mochizuki (que l’on retrouve bizarrement
orthographié dans certains anciens documents français
sous le nom de Minol Motiduki) (Illustration doc. Le Judo par
Alcheik) le soin d’aller étudier l’Aikido du Maître
Ueshiba. Le Maître Kano aurait, à cette occasion, affirmé,
avec un certain regret, à Mochizuki " L’Aikido
du Maître Ueshiba... voilà ma vision idéalisée
du vrai Budo ! ".
D’autre part, bien que Jigoro Kano se soit toujours opposé
de son vivant à la compétition sportive comportant
des catégories de poids, il se démenait pourtant comme
un beau diable pour que son Judo devienne une discipline olympique.
Ayant assisté, en 1928, aux Jeux d’Amsterdam il n’aura de
cesse, après être devenu le premier Japonais Membre
du Comté Olympique International, de réaliser ce rêve.
Il mourra sur le bateau qui le ramenait de la réunion du
Comité Olympique International qui s’était tenue au
Caire, en mai 1938, sans avoir obtenu satisfaction.
Le Judo ne deviendra discipline olympique à part entière
qu’en 1972 après avoir été présenté,
c’est la moindre des choses, aux Jeux de Tokyo. Toujours dans cet
ordre d’idée, bien que le Maître Kano n’ait jamais
cessé d’insister sur l’aspect moderne et progressiste du
Judo, il n’en revêtait pas moins la grande tenue traditionnelle
japonaise pour présenter, lui-même, son Kata préféré,
le Koshiki No Kata (Kata Antique) issu de l’Ecole Kito-ryu. Suivant
le Maître Kano, ce Kata avait été créé
en 1658 par le Maître chinois Chin Gen Pin (aussi nommé
Chen Yuan Ping, Kempin ou Gampin) arrivé au Japon en 1627
et qui aurait été à l’origine du Jujutsu Kito-ryu.
Ce fait est, par ailleurs, attesté par les archives du Bujutsu
Ryusoroku (Archives des fondateurs des diverses Ecoles).
De par ce fait, le Maître Kano affirmait son souhait de ne
pas couper le Judo de ses lointaines origines... fussent-elles chinoises.
Enfin, bien que cela ait été modifié plusieurs
fois par la suite, les principes originels du Judo ont été
structurés par le Maître Kano dans le plus pur respect
de la tradition classique ésotérique issus de la conception
chinoise taoïste... on retrouve, bien évidemment, le
principe du Wu Wei (non-intervention) ainsi que celui de l'utilisation
du minimum d’effort pour un maximum d’effet (Seiroku Zenyo en Japonais
Shi Gong Ganbei en Chinois) ou utilisation rationnelle de l’énergie.
Mais, ce qui est moins connu, est que le fondement technique du
Judo est fondé sur le Gokyo (Cinq Principes) correspondant
aux " Cinq Eléments " (Cinq Mouvements,
Cinq Agents, Cinq Dynamismes... ) (Eau, Bois, Feu, Terre Métal)
se combinant avec les Huit Energies Célestes (Huit Trigrammes).
Suivant cette tradition, les Cinq Elèments se manifestent
sur terre tandis que les Huit Trigrammes proviennent de l’influence
céleste.
Le Gokyo originel du Kodokan comprenait donc quarante techniques
permettant tout simplement de relier l’Homme au Ciel (Ten) et à
la Terre (Chi). Le principe Tenchi (Ciel/Terre), développé
par Gigoro Kano, agissant dans l’Homme au travers des techniques
corporelles utiles était donc omniprésent dans le
Judo des origines.
Ce principe, considéré comme ésotérique
(Himitsu) donna, par la suite, naissance au concept Shin (valeur
morale, esprit, caractère correspondant au Ciel) Gi (valeur
technique correspondant à l’Homme) Tai (valeur corporelle
correspondant à la Terre) développé par le
Collège des Ceintures Noires. Ce concept donna, enfin, naissance
à l’autre maxime essentielle du Judo : Jita Kyoei...
" Entraide (ou respect) et Prospérité
mutuelle "...
Le Ciel, l’Homme, la Terre agissent de concert dans le respect et
la prospérité. Il est donc possible de prendre cette
fameuse devise suivant plusieurs niveaux de compréhension
mais il n’est pas certain que le Maître Kano se soit limité
à la plus terre à terre.
Les
deux devises du Judo " Seiroku Zenyo " et " Jita
Kyoei ", choisies par le fondateur, ne laissent aucun
doute sur son souhait le plus profond d’élévation
spirituelle de son Art...
Parallèlement au développement sportif et populaire
il désirait conserver une vocation hautement éducatrice
au Judo.
Ce paradoxe ne lui a malheureusement que peu survécu et rares
sont ceux qui, encore, transmettent cet héritage.
Le serment était
celui-ci : " Je deviens disciple du Judo et
je jure sur l’honneur de ne pas en cesser la pratique sans raison
importante.
Je jure de ne rien faire qui puisse déshonorer le Judo.
Je jure de n’en pas dévoiler les secrets sauf autorisation
spécifique.
Je jure de suivre toutes les règles régissant le
Dojo pendant et après mon apprentissage et lorsque j’enseignerai
à mon tour le Judo de jamais les violer. "
Il convenait de signer le document avec un pinceau trempé
dans son propre sang.
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