Confucianisme et confusionnisme

ou les boutiquiers sont toujours là

par Georges Charles

 

 

La statue de Confucius par Rien Su - ROC


Confucius, alias maître Kong, est à la mode.
Il y a encore quelques années, sinon quelques mois, citer du Confucius lorsqu'on ne se nommait pas Etiemble, vous faisait irrémédiablement passer pour un rétrograde psychico-rigide de la pire espèce, presque un archéo-stalinien.
Il était de bon ton de se prétendre taoïste ou, éventuellement bouddhiste, et de grimacer, en se tordant le nez, comme disent nos amis Chinois, à la moindre évocation de cette doctrine pyramidale à coté de laquelle, prétendait-on, le communisme ressemblait à un camp de vacances et où le Pape actuel ferait figure du progressisme le plus débridé.
La mode a été initiée en Chine est nous est parvenue en France et jusque dans les gares et les hyper-marchés où " Le bonheur selon Confucius - petit manuel de Sagesse Universelle " de Yu Dan, une jeune et pimpante universitaire pékinoise et édité par Belfond, fait un tabac des ventes en tête de gondole.
Presque devant Marc Levy et Katherine Pancol.
C'est tout dire.
Confucius se vend bien.
Comme si, tout à coup, un brin de rectitude et un soupçon de morale devenaient nécessaire à notre société.
Il est vrai que, ces derniers temps, la question était à peu près celle-ci : " Puis-je être le Président de la Fondation Internationale de la Défense des Crocodiles et ma femme maroquinière ? "
Oui, probablement, puisque cela se voit.
Et semble même d'un certain banal à ce qu'on nous dit.
Il ne faut donc plus s'étonner de rien ni de quiconque.
Ni du fait que les fameux " boutiquiers de Confucius " reprennent du service.
Le premier à avoir utilisé le terme de " boutique de Confucius " fut Wang Yangming (1472 1529), mandarin, lettré, haut magistrat et homme d'action dans une supplique à l'empereur où il se plaignait du détournement des écrits de Confucius à des fins politico-économiques.

 

Wang Yang Ming

Wang Yangming (1472 1529) ancêtre de Wang Zemin (Wang Tse Ming)

 


Cela lui valut destitution et exil.
Mais il fut réhabilité dans ses titres et ses fonctions après sa mort par le nouvel empereur qui ordonna que sa statue soit placée dans le Temple de Confucius à Qufu.
Dans ce fait l'empereur admettait explicitement que Wang Yangming avait raison.
Il existait bien des " boutiquiers de Confucius et une petite boutique de Confucius " !
Tiens donc.
La formule fut reprise par Lu Xun (1881 1936) qui est considéré comme le père du " Mouvement du 4 mai 1919 " où plus de 3000 étudiants se rendirent pour manifester sur la Place Tiananmen avec ce mot d'ordre " A bas la boutique de Confucius ! "

 

Lu Xun

Lu Xun (1881 1936)


Cette date est toujours célébrée conjointement en République Populaire de Chine comme " La fête de la jeunesse " et à Taiwan comme " la fête de la littérature " !
En 1972 Mao lança son fameux " Il faut saccager la boutique de Confucius ! "
Et on reprit, immédiatement, chez les intellectuels dits de gauche, le slogan : " A bas Confucius et sa petite boutique ! "
En notant que ce n'était plus seulement la " petite boutique " qui était mise en accusation mais Confucius lui-même.
En 1989 la première banderole déployée par les étudiants en Lettres sur la Place Tiananmen fut " Non à la boutique Confucius ", reprenant mot pour mot ce qui était déjà dénoncé sous les Ming par Wang Yangming, donc l'utilisation crapoteuse de la pensée de Maître Kong.
Il n'était donc pas question de critiquer Confucius mais l'usage qu'en faisait le pouvoir.
Ce qui est fort différent.
Et c'est ce qui fit peur au pouvoir qui, démasqué, ne pouvait plus se cacher derrière Confucius.
Comme le pouvoir eut peur de Wang Yangming et de ses aphorismes devenus populaires.
" Dans certaines circonstances ne rien faire c'est déjà agir " … " Chercher à comprendre c'est déjà contester "… " Agir est facile mais parvenir à un résultat l'est moins "… "Il est plus facile de vaincre des bandits tapis dans la montagne que l'indifférence qui emplit le cœur des puissants ".
Mais dont l'enseignement ne se limitait pas, heureusement, à cela.
Il est trop facile de restreindre Confucius et Lao Tseu, ou Wang Yagming à des aphorismes de fin de banquet ou de leur attribuer n'importe quelles sentences à conditions qu'elles fassent orientales, donc qu'on puisse leur faire dire à peu près n'importe quoi et son contraire.
Ou de les limiter à des recettes de sagesse ou de bonheur du type " une phrase pour chaque jour de l'année ".
Beurk !
Un critique chinois, cité par Anne Cheng, a qualifié l'ouvrage de Yu Dan, dont le titre était en chinois " Lunyu Xinde " ou " Ce que j'ai retenu des Entretiens (de Confucius) " de " bouillon de poulet pour le cœur-esprit ".
Que nous pourrions traduire, si nous étions Jésuites par " un potage Royco minute pour l'âme ".
Ce qui est assez méchant mais bien mérité.
Ce n'est probablement pas la faute de notre Pékinoise si l'éditeur français a choisi le titre " le bonheur selon Confucius " accompagné du sous-titre " petit manuel de Sagesse Universelle ".
Puisque pas une seule fois dans les " Entretiens " le terme bonheur n'apparaît.
C'est du moins Javary qui l'affirme, dans le dernier Génération Tao, probablement avec raison.
La notion de " petit manuel " lorsqu'il est question de Confucius prête également à sourire.
Passons sur l'universel qui, décidemment, n'existe pas en chinois.
Le chinois et l'univers font deux.
Ce principe de l'universel, à la française, fait penser à certaines colles justement " universelles " qui, par principe de précaution, ne collent plus rien du tout, ou presque.
Ou à la couverture médicale (française) universelle.
Qui est somme toute très limitée tant dans le temps que dans l'espace.
C'est un universel restreint à la communauté réduite aux acquêts, comme disent les notaires.
Donc à pas grand-chose.
Il ne faut pas s'attendre à plus.
Comme disait de Gaulle " C'est l'infini à la portée des caniches ".
Surtout puisqu'il a été écrit par une Pékinoise.
Cet ouvrage comporte, néanmoins (toujours le pékinois !), quelques passages intéressants dont celui-ci avec lequel je ne peux être qu'en accord de principe et même de cœur :
" Tradition, pensée et pratique s'unissent et s'explicitent dans et par le rite. Ce point crucial qui préside au cœur même de la pensée chinoise est difficile à appréhender pour un Occidental. Influencés par l'opposition classique du corps et de l'esprit qui structure toutes nos représentations, nous comprenons difficilement qu'un simple geste rituel, qu'une simple posture puisse constituer l'un des plus hauts lieux de la pensée. Cela n'est pas une métaphore car le rite n'est jamais en attente d'un sens qu'une élaboration intellectuelle devrait lui conférer. Il est la pensée même en œuvre et en acte qui se déploie hors du champ des méditations d'un sujet pensant ".
Malheureusement le reste est assez inégal et sombre vite dans le prêchi-prêcha propre au management qui se veut moral du type " gagnant-gagnant ".
Et niannian.
Pour celles et ceux qui souhaitent découvrir, ou redécouvrir, les bienfaits du Confucianisme je rappelle que Wang Yangming (1472 1529), sous la Dynastie Ming prônait le retour au " syncrétisme " qui était déjà effectif en Chine entre le IIIème et le Vème siècle et qui voulait que " Les Trois enseignements ne fassent qu'un " (Sanjiao Heyi).

Wang Yangming et ses disciples Wang Ji (1498 1583) Qian Dehong (1496 1574) et Lin Zhao En (1507 1598)

 


Donc pour lequel Bouddhisme, Taoisme et Confucianisme se rencontraient au sein du même principe unique.
Ils ne sont nullement incompatibles.
C'est aussi " Invisible, Impalpable, Inaudible qui ne font qu'UN " (Laozi Daodejing XIV).
C'est simplement, je le dis depuis plus de trente ans, " San Yi ".
Mais cela était et est encore, évidemment, de nature à irriter profondément et semblablement les boutiquiers et les intégristes de tous poils.
Y compris et surtout dans le Landerneau des " pratiques martiales ".
A l'efficace (De ou Te) du Tao on peut tout à fait concilier la bienveillance confucéenne et la compassion bouddhiste.
A condition de débarrasser les trois Enseignements du fatras des boutiquiers et des imprécations menaçantes des intégristes.
Il faut chasser les marchands du temple et virer les faux moines.
Et ne pas laisser le crocodile cacher le marigot.

 

Le film Confucius sort bientôt en France !