Langue de bois et lettres de plomb


Par Georges Charles

Ecole Normale Avignon
Une émule du "Canard Enchainé"
Bulletin de l'Ecole Normale d'Instituteur d'Avignon 1959

 

A une époque de langue de bois il peut être intéressant d’utiliser des lettres de plomb.


Voilà donc un document exceptionnel émanant de l’Ecole Normale d’Avignon dans les années soixante et permettant de rédiger, sans trop de difficulté et à moindre frais, des courriers administratifs de la meilleure tenue et agissant, tel  le crucifix ou la gousse d’ail, sur l’interlocuteur épistolaire.

A utiliser sans modération.

Il a été question de "liquider 68", on dirait actuellement de "grenelliser 68" (les accords de Grenelle ont liquidé 68 ! - Comme le Grenelle de l'Environnement a finalement liquidé
Borloo ! - ), et ce document "pré-soixantehuitard" fleure donc bon le retour vers le passé donc vers le futur qu'on nous promet ici et maintenant.
Il possède dans ce sens une vertu assez particulière de bonnes vieilles valeurs oubliées mais toujours utiles et efficaces quand on s'adresse à un mammouth ou à l'un de ses représentants patentés.
C'est presque la taille solutréenne de l'écriture administrative.

 

Correspondance administrative

 

(Introduction)
Madame,
Monsieur,
Madame, Monsieur
Mesdames, Messieurs
Monsieur le….(directeur, président, chef de service…)
Madame la…  (directrice, présidente, chef de service…)
Docteur (à un médecin)
Maître (à un avocat, un notaire)


Par votre lettre du
Suite à votre courrier du
Suite à notre entretien du
Suite à notre conversation téléphonique du
Lors de la visite que vous avez faite à
Comme suite à la demande que vous avez déposé
En réponse à
Pour répondre à


J’ai l’honneur
j’ai le plaisir
j’ai l’avantage
j’ai le désagrément
j’ai la nécessité
j’ai l’intention
j’ai la résolution

de vous faire savoir
de vous faire connaître
de vous informer
de devoir rendre compte
de vous transmettre
de vous faire parvenir
d’appeler votre attention sur
d’attirer votre attention sur
d’accuser réception de
de prendre en considération votre
Il m’a été signalé
Il m’a été donné de constater
Il m’est signalé
je suis saisi de
Je suis saisi par
Je tiens à porter à votre connaissance
Vous m’avez entretenu
Nous étions convenu

 

(Introductions d’exposition ou de discussion)
Je note
J’observe
Je constate
Je précise
J’ajoute
Je souligne
Je confirme
Je rappelle


(Atténuation de courtoisie)
Je me permets de
Je crois devoir
Je ne peux que
Je ne perds pas de vue
Je ne sois estime pas…mais
Je ne peux que prendre en considération


(Autorité)
Il m’appartient…il vous appartiendra
Je prends acte
Je prends bonne note
Je prendrai position sur
Il n’est pas exclu que



(Prévention)
Il n’est pas question que (de)
Je n’ignore pas
Je ne suis pas sans savoir
Je ne suis pas sans connaître
Bien que certains éléments puissent



(Formules énumératrices)
En premier lieu…en second lieu
D’une part…d’autre part
Par ailleurs…enfin
Considérant que…en revanche


(Courtoisie d’injonction)
Il me parait regrettable
Il me semble opportun
Je déplore que
Il me semble qu’il eut été préférable de
Il ne m’a pas été possible…pour le moment…dans les circonstances actuelles
J’ai pris bonne note de votre désir….
Je ne manquerai pas…le moment venu…dès que les circonstances le permettront…à l’occasion de


(Prudence négative)
A mon avis
En ce qui me concerne
Pour ma part
Il me semble que
D’une manière générale
Sous réserve que
Sans préjuger de
En tout état de cause
Notamment
Cependant
Toutefois


(Prudence positive)
Sans méconnaître
Il n’est pas nécessaire de souligner que
Je ne mésestime pas…mais
Il n’est pas douteux que
Cependant, il ne saurait être question…mais
Il n’est pas utile de rappeler
Il n’est pas inutile de rappeler


(Conclusion)
En conséquence
En conclusion
En définitive
Je vous prie
Je vous serais reconnaissant
Je vous serais obligé…de bien vouloir…de vouloir bien
Vous voudrez prendre toutes les dispositions pour
Vous voudrez bien veiller que


(Hiérarchie)
Le supérieur :
informe, fait savoir à, fait connaître à, fait observer à ; fait remarquer à, demande l’avis de, prie, engage, ordonne, présente à, enjoint à, convie, envoie à
Le subordonné :
rend compte à, expose à, sollicite de, est reconnaissant à, propose à, suggère à
Le supérieur prie son subordonné de vouloir bien
Le subordonné prie son supérieur de bien vouloir
Le subordonné prie son supérieur d’agréer l’expression et non l’assurance de son respect ou de son dévouement.


(Formules de politesse pour conclure la correspondance)
En vous remerciant par avance…
En vous remerciant de votre diligence
En vous remerciant de votre obligeance
Dans l’attente de vous lire
Dans l’attente de vous rencontrer
Dans l’attente de votre réponse
Dans l’attente d’une réponse favorable
Avec toute ma gratitude
 
(Passe-partout avec une nuance de supériorité) :
Je vous prie d’agréer (Monsieur ou Madame…Madame, Monsieur…Mesdames, Messieurs) mes salutations distinguées
Veuillez agréer (Madame, Monsieur…) l’expression de ma considération distinguée.
Veuillez agréer (Madame, Monsieur…) l’assurance  de ma considération sincère.
Je vous prie d’agréer (Madame…monsieur) l’expression de ma considération (la plus) distinguée.



(Déférentes lorsque le subordonné écrit à un supérieur)
Je vous prie d’agréer (Madame, Monsieur…) mes respectueuses (profondes)  salutations
Je vous prie de croire (Madame, Monsieur…) à l’expression de ma considération respectueuse.
Je vous prie d’agréer (Madame, Monsieur…) l’expression de ma très haute considération.
Je vous prie d’agréer l’expression de mon profond respect
(dans 2 et 3 la considération atténue, heureusement, la déférence)

 

On exprime des sentiments pas des salutations
Une femme n’envoie jamais de sentiments sauf à un proche ou à une amie
Les sentiments, par ailleurs, sont à utiliser dans la correspondance personnelle et non administrative.
Mieux vaut donc éviter les sentiments, fussent-ils sincères ou respectueux, dans la correspondance administrative.
La littérature administrative n’est pas sentimentale.


(Ne pas imiter Desproges qui dans une correspondance à son percepteur lui écrivait :
« Mon trésor public quel temps fait-il aujourd’hui à Cedex 20 » ….) (Note de Georges Charles)

 

Limite de compréhension d’une phrase

Certificat de fin d’étude : 8 à 10 mots maxi
Fin d’études secondaires : 10 à 15 mots maxi
Second cycle : 15 à 20 mots
Etudes supérieures 20 à 30 mots
Ecole normale d'Avignon plus de 30

Et Paf sur le bec !

Connaissez-vous l'hexagonal ?

C'est le français tel qu'il se parlait dans les années soixante-dix et qui est à l'origine des idiomes technocratiques, politiques, artistiques, scolaires, écologiques que nous connaissons aujourd'hui et qui n'étonnent presque plus personne.

L'hexagonal tel que le décrit Robert Beauvais dans "l'hexagonal tel qu'on le parle" (L'humour contemporain/Hachette 4eme trimestre 1970) a donné naissance au "référentiel sportif rebondissant aléatoire" désignant un ballon de rugby, au "géniteur d'apprenant" désignant un parent d'élève ou à une "surface végétalisée" qui n'est autre qu'un jardin.

Un examen devient donc un "contrôle retrospectif des connaissances" et on en passe et des pires.

Dans son ouvrage Maurice Beauvais proposait un "formuleur automatique" à l'usage des débutants leur permettant de construire une série de considérations conformes à la structure et à la cadence de la rhétorique de l'hexagonal.

Il comporte simplement un verbe, un complément, un adjectif et un complément de nom permettant de s'adapter à toutes les circonstances et ceci quel que soit le milieu envisagé : théâtreux, sociologues, critiques d'art, animateurs culturels, journalistes, économistes et tutti quanti.

Mode d'emploi : on prend un nombre à quatre chiffres au hasard et on se réfère, simplement, aux coordonnées en alignant les mots correspondants afin d'obtenir une formule impérissable et définitive.

 

 

Le formulateur automatique :

 

 

1 : réintroduit ; la thématique ; interne ; 4 de notre temps

2 : refuse ; la démarche ; univoque ; d'une dimension mythique

3 : remet en question ; le cérémonial ; contradictoire ; de notre condition

4 : réinvente ; l'ambiguité ; ontologique ; d'un monde clos

5 : accepte ; la décision ; métaphysique ; du langage

6 : assume ; le désaccord ; fondamental ; de la société bourgeoise

7 : échoue à ; le discours ; dialectique ; de l'intégration sociale

8 : dénonce ; la prise de conscience ; spirituel ; du sujet sacro-saint

9 : affirme ; la signification ; sémantique ; de l'être

(1)0 : transcende ; l'inconfort ; culpabilisant ; de la rationalité

 

 

Exemple :

 

nombre à 4 chiffres : 4212

4 : réinvente

2 : la démarche

1 : interne

2 : d'une dymension mythique

Résultat (cela ou il ou elle) réinvente la démarche interne d'une dimension mythique

 

Autre exemple :

 

5305

(Il ou elle ou cela) accepte le cérémonial culpabilisant du langage

Et le tour est joué

 

Après il ne reste plus qu'à faire attention à vos chaussures et à les adapter aux circonstances car dans certains milieux cela ne pardonne pas et votre crédibilité serait entachée par la moindre erreur dans ce domaine.

 

Entendu, un jour, sur France Inter vers 12H30 dans une émission qui présente les "acteurs incontournables du projet associatif et socio-culturel " : " ces messieurs qui sont venus de la ville avec leurs chaussures en cuir...".

 

Il faut, en effet, assumer l'ambiguité univoque de notre condition !

 

Ou, du moins, accepter la signification ontologique de la société bourgeoise.

 

Et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.