"Le poète devient ce qu'il chante".
Dans l'art que nous considérons en ce moment, l'on peut dire avec raison que le peintre devient ce qu'il peint.
Kano Motonobu peignit pour un monastère dans les montagnes toute une série de cigognes. Chaque jour il peignait une cigogne et chaque soir il imitait avec son propre corps la pause et le mouvement de l'oiseau qu'il avait l'intention de représenter le lendemain.

Laurence Binyon - Rapports de l'Homme et de la nature - "Le Vol du Dragon - 1912

 
Nous vous proposons de découvrir un texte essentiel à la compréhension de la peinture chinoise et, au delà, des Arts Classiques du Tao.
Il est issu du "Bulletin de l'Association Amicale Franco-Chinoise" Volume IV publié en 1912 et provenant des archives personnelles de Georges Charles.


Sir Laurence Binyon était alors conservateur du British Museum de Londres et confia ce texte original qui fut traduit de l'anglais par l'un de ses amis Monsieur d'Ardenne de Tizac, lui-même conservateur du Musée Cernuschi pour les Membres Eminents de l'Association Amicale Franco-Chinoise dont les Président d'Honneur étaient Monsieur Paul Doumer et Son Excellence S.E.M. Liou She-Shun envoyé extraordinaire et Ministre Plénipotentiaire de Sa Majesté l'Empereur de Chine en France.

Le Vol du Dragon - Essai - (Extraits choisis)


Calligraphie de Sie Ho (Dynastie Tang - 618 907 -)

 

Les Six Canons de la Peinture Chinoise.

" Pour la plupart d'entre nous, l'art de la Chine et du Japon, quelle que soit la force de son attrait et de son pouvoir sur notre sensibilité, apparaît étrange, ou contient du moins une grande part d'étrangeté.
En face d'une peinture ou d'une statue d'Extrême-Orient, nous pouvons nous sentir charmés par la ligne et la couleur, par les formes expressives d'un travail exquis; mais, derrière toutes ces apparences, quelque chose demeure caché, que nous avons toujours le désir passionné de comprendre.
Qui avait-il dans l'esprit des hommes qui créèrent ces chefs-d'oeuvre ?
Quels désirs, quelles aspirations cherchèrent-ils à satisfaire ?
Quelles conceptions de l'homme et de la nature s'efforcèrent-ils d'exprimer ?
Quelles idées se faisaient-ils de l'art lui-même et de son rôle dans la vie ?
Avaient-ils formulés une théorie sur l'art et cette formule peut-elle se comparer aux théories qui ont prévalu en Europe ?
Ou bien, encore, en quoi consistait l'objet principal de leur art, quel sens possédait-il pour eux et comment se plaisaient-ils à le traiter ?
De telles questions se posent naturellement à notre esprit.
Je vais tenter d'y répondre dans cet article.
Et comme notre but est d'amener le lecteur à pénétrer la pensée propre de l'Orient, je citerai les paroles et écrits d'artistes et de critiques qui me paraîtront utiles à cet objet et je m'efforcerai de dégager et de faire ressortir les idées principales qu'ils expriment ou qu'ils impliquent.
Nous nous défendons contre les impressions, nous emprisonnons notre esprit dans un cercle d'habitudes.
Nous refusons net de voir par nos yeux, de nous fier à nos sens; et , par contre, nous nous conformons toujours à un quelconque idéal extérieur quelconque qui peut non seulement ne posséder aucune valeur propre mais qui, en outre, ne correspond nullement à notre intuition et à nos expériences personnelles.
Dégager l'esprit de tout préjugé, de toute prévention, c'est là une condition essentielle pour comprendre la beauté de son essence.
Comme disait à regret un vieil artiste chinois
"les gens regardent les tableaux plus avec leurs oreilles qu'avec leurs yeux".

Il est important, par contre, que cette théorie sous entendue possède au moins quelque valeur et quelque utilité.
Car l'art est essentiellement la conquête de la matière par l'esprit ; selon la formule de Bacon
"L'art soumet les choses à l'esprit, en opposition à la science qui soumet l'esprit aux choses".

Mais avec cette idée de l'ordre seul pour nous guider, nous sommes tentés d'imposer nos conceptions à la nature au point de vue de l'extérieur, de perdre notre souplesse, et de tomber dans le formalisme.

Qu'est-ce que les Chinois considèrent comme principes fondamentaux de l'art ?

Inutile, pour répondre, de recourir à des déductions car ces principes ont été expressément formulés par un peintre qui fut aussi un critique, il y a quatorze cents ans.


Les Six Canons ou règles de la peinture.

Les termes du texte chinois original sont concis et extrêmement précis mais leur interprétation exacte à donné lieu à de multiples discussions. Le sens principal, par contre, en est assez clair :

1/ Vitalité rythmique ou rythme spirituel exprimé dans le mouvement de la vie.

2/ Art d'exprimer les structures au moyen du pinceau.

3/ Le dessin des formes correspondent aux formes naturelles

4/ Distribution appropriée de la couleur


5/ Composition d'après la hiérarchie des objets

6/ Transmission des modèles classiques

 

La vitalité rythmique (vitalité du rythme, mouvement de vie) est le plus important des canons car les autres s'occupent plutôt des moyens destinés à atteindre le but défini par le premier. Monsieur Okakura la rend ainsi :
"le mouvement vital de l'esprit adapté au rythme des choses",
on pourrait encore la traduire par
"la fusion du rythme de l'esprit avec le mouvement des choses animées"
.
Tout au moins le sens certain de cette proposition est-il que l'artiste doit pénétrer au delà du simple aspect du monde afin de saisir le grand rythme cosmique de l'esprit qui met en mouvement le cours de la vie, et en être possédé lui-même.
Or ces principes de l'art ne sont pas une simple théorie abstraite ; ils énoncent ce que l'on découvre réellement dans les chefs d'oeuvre de la Chine.
Le grand effort des artistes chinois est de fondre les éléments spirituels et matériel dans ce rythme universel devenant alors perceptible et réel.
Notons que dans leur conception de l'art, ils attachent à l'élément subjectif une beaucoup plus grande importance que nous.
"Le secret de l'art réside dans l'artiste lui-même" dit un critique du douzième siècle (Kuo Jo Hiu).
Et il cite les paroles d'un écrivain plus ancien encore.
Contrairement à ce que l'on croit, dans l'opinion des Chinois sur l'art, la personnalité de l'artiste compte énormément, nous voyons d'après les six canons qu'un sens exact des formes et un accord profond avec la réalité sont alors indispensables, bien que subordonnés au rythme final du rythme de la vie.

Le Rythme.
Mais qu'est-ce que le rythme ?
Personne ne semble le savoir avec précision bien que souvent nous sachions reconnaître ce que nous sommes incapables de définir.
Le rythme au sens technique, se limite au son qu'il s'agisse de la musique ou du langage ; mais nous nous rapprochons plutôt de sa signification essentielle quand nous parlons des mouvements rythmiques du corps, dans les jeux ou dans la danse.
Nous savons tous, par expérience, qu'afin de porter l'énergie du corps à son plus haut degré, nous devons chercher à découvrir une certaine harmonie dans les mouvements ; et cette harmonie une fois découverte et atteinte, on se trouve posséder une force bien supérieure, par ses effets, à la vigueur brutale et au simple effort musculaire.
C'est à juste titre que nous nommons "rythme" cette harmonie dans les mouvements.
Ce n'est pas une simple succession mécanique de mesures et d'intervalles.
Or, en tout art n'est-ce pas justement un principe de ce genre, découvert en nous-mêmes, qui nous pousse à créer ?
C'est un rythme spirituel qui passe dans la matière qui agit sur elle et qui l'anime.
Dans une mauvaise peinture, les éléments de forme, de masse et de couleurs sont dépouillés de leur énergie potentielle ; ils sont isolés parce qu'on ne les a point mis en relation organique ; ils ne travaillent pas d'accord et, en conséquence, aucun d'eux n'atteint même la dixième partie de son effet.
C'est exactement ce qui se passe pour les mouvements musculaires d'un mauvais joueur ou d'un mauvais danseur.
Le rythme est-il trouvé, nous nous apercevons que nous sommes en contact avec la vie, non seulement avec notre propre vie, mais avec la vie du monde entier.
C'est comme si nous obéissions à la cadence rythmique qui fait mouvoir les astres.
L'art n'est point un accessoire de l'existence, ni une copie de ce qui existe ; c'est un aperçu et une promesse de ce rythme parfait, de cette vie idéale.
Quelle que puisse être l'essence du rythme, le rythme est quelque chose d'étroitement lié à la vie, peut-être même le secret de la vie et sa plus parfaite expression.
Négliger le rythme est une erreur fatale ; impossible d'agir ainsi.
Son pouvoir est tel que non seulement les sons, les formes et les couleurs mais le sens qui leur est attaché, se transforment, prennent une vie nouvelle, ou plutôt dégagent toute la vie qu'ils contiennent et qui, sous l'action d'un feu intérieur, semble s'être muée en lumière éclatante.

Dans tous les arts de la Chine et du Japon, nous voyons dominer le désir d'arriver, de parvenir à la vie du rythme.

"On sent que le véritable artiste travaille quand l'esprit se manifeste en lui, entre directement en contact avec sa force créatrice placée en son propre centre et au centre du monde et que celle-ci le prenant comme un instrument souffle de la vie même dans les coups de son pinceau"
Ainsi s'explique le sixième canon, celui qui parle de répandre les chefs d'oeuvre classiques car on conçoit aisément qu'une fois créé dans de telles conditions, un chef d'oeuvre était capable d'engendrer d'autres oeuvres d'art animées du souffle de vie.

Pour comprendre combien l'idéal artistique de la Chine et du Japon s'éloignent de la sèche imitation de la nature telle que la considère un homme du commun, rappelez vous du précepte de Sie Ho qui dit :

"Etudiez à la fois le réel et le non-réel ; usez soit de l'un soit de l'autre, votre oeuvre sera toujours artistique".

Car il n'est pas essentiel que le sujet soit une copie ou une interprétation de la nature; mais il importe qu'il soit animé d'un rythme vivant qui lui est propre.
Cette copie de la nature telle que l'homme du commun se la représente dans ce monde limité du réel nous a amené la désillusion que préparait la science à l'orgueilleux esprit de l'Europe. Mais le philosophe ou l'artiste chinois ne devait craindre nulle déception de ce genre.
Il n'avait pas besoin de découvertes scientifiques pour l'éclairer car cette lumière était une part de sa philosophie, de son art, de sa religion.

Il comprenait la continuité de l'univers ; il reconnaissait les liens de parenté qui unissent à sa propre vie la vie des animaux, et des oiseaux, et des arbres, et des plantes et des rochers eux-mêmes. Il s'approchait donc avec respect de toute existence, quelle qu'elle fut, en lui reconnaissant la valeur qui lui était due.

Dans leur littérature, comme dans leurs arts, les Chinois comme les Japonais font, de l'évocation ou de la suggestion, un principe esthétique fondamental.
Un poème japonais bien connu chante une jeune fille qui, venant puiser de l'eau aux premières heures du matin, s'aperçut que le seau et la corde étaient retenus par la vrille d'un liseron grimpant.
Plutôt que de briser ces vrilles, elle ne tira point d'eau ce matin là, mais en emprunta à une voisine.
Je me rappelle encore un petit poème : il montre un pèlerin le long d'une route par un matin d'avril ; et le voilà qui cesse d'agiter sa sonnette en craignant de voir tomber un seul pétale des arbres que le printemps a fleuri...
Ainsi s'éclaire l'esprit dons lequel sont peints les tableaux de fleurs. Quel sentimentalisme !

Et pourtant nous autres avec nos idées sur les avantages de la concurrence, l'instinct conquérant qui nous pousse à fouler aux pieds tout ce qui ne nous sert pas, notre détermination farouche à marcher en tête dans la lutte pour la vie, n'effaçons nous pas, ne blessons nous pas quelque chose au plus profond de nous même, lorsque nous passons en hâte, sans un regard pour ce qui nous semble inutile mais qui pourtant est essentiel puisque cela représente le rythme de la vie.

Cette froideur de l'âme et de la conscience évoque un poème japonais de Sadai (1162 1241) :

"Occident, le soleil couchant en automne"

"La bas, au dessus des flots,
Tout est nu.
Pas une feuille rousse,
Pas une simple fleur !

Seuls au dessus des toits gris
Tombent le rapide crépuscule et le souffle désolé de l'automne".

Un tableau célèbre de Niten (Miyamoto Musashi), représentant un laneret, ou pie grièche, sur une branche passe même pour incarner l'âme du guerrier.
Les peintures de Niten sont estimées mais c'est en tant qu'homme d'épée qu'il acquit, au Japon, une immense célébrité.
Il se plaignait même de ce que l'habileté de son pinceau ne put jamais égaler la maîtrise de son talent d'escrimeur.
Quand il s'avançait l'épée à la main, prêt au combat; il sentait , disait-il que rien ni personne ne pouvait l'arrêter et qu'il se croyait capable de triompher même du ciel et de la terre tant il était animé intérieurement par un rythme puissant et mystérieux.
Mais quand il peignait, si dur et vigoureux que fut son extraordinaire coup de pinceau, il n'éprouvait pas avec autant de force écrasante, ce sentiment d'être invincible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Niten - Miyamoto Musashi -
La pie grièche sur une branche desséchée
Encre sur papier

Ici, comme là, l'art n'est que l'expression de l'harmonie vitale, un bel équilibre entre toutes les forces de l'esprit humain.
Le génie ne craint donc pas les sujets familiers ou même étranges, comme le serait pour un artiste occidental le maniement de l'épée, ni l'extrême simplicité dans le style de l'art aussi bien que dans les rapports avec la vie quotidienne, car il sait que ce qui importe, ce qui donne de la distinction à ses oeuvres comme à se manières d'être, réside tout entier en lui-même.
Nous avons coutume de poser le classique comme antithèse du romantisme.
Mais quel est le grand art qui manque d'élément romantique ?
Ce sont les classiques qui ont découvert le romantisme du corps ; c'est la trouvaille de marbres antiques, donc classiques, qui alluma de nouveau le sentiment romantique chez Michel-Ange et Signorelli.
Comme on trouve tout cela dans l'art d'Extrême-Orient !
Plus qu'en Europe encore, les artistes d'Orient ont toujours été jaloux de leur liberté et de leurs libertés, et ils ont insisté sur leur besoin d'indépendance avec un orgueil peut-être plus grand parce que , pour un grand nombre d'entre-eux, l'art n'était pas une profession mais une passion.
Nous autres, Occidentaux, qui sont portés à mettre les tableaux aux même rang que les meubles, nous considérons que c'est décerner à une peinture la louange suprême que de dire qu'on aurait plaisir de vivre auprès d'elle.
Pour un Chinois ou un Japonais c'est, au contraire, un très grand honneur que de vivre et de mourir auprès de la peinture d'un Maître.

Je me suis efforcé de rendre dans cette trop brève esquisse, aussi fidèlement qu'il m'a été possible, la nature intime de l'idéal de l'art d'Extrême-Orient.
Mais je sens combien ma science est incomplète et je suis sur qu'aucune interprétation ne peut vraiment donner ce que seul accorde l'art lui-même : son souffle vivant et essentiel".

"Je ne puis que répéter en écho les paroles du poète chinois :

"Oh ! Puissé-je avec cette branche de prunier en fleurs
Offrir le chant de l'oiseau qui, ce matin, la faisait frémir !"