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Jaunes et Blancs en Chine chez Berger Levrault 1902
On
trouve encore dans les brocantes provinciales quelques ouvrages
du 19eme siècle qui valent souvent le détour.
La semaine
dernière il s'agissait d'un fond provenant de la bibliothèque
de la Réunion des Officiers d'un régiment d'Arras
venant d'être dissous.
Les ouvrages étaient, très
officiellement, mis sur le marché public entre deux étals
comprenant, entre autres, un couteau électrique, une tondeuse
mécanique, une lampe à pétrole, un minitel
du siècle dernier et des boules de pétanques en plastique
multicolor.
Et vendus par un officier en civil, donc encore plus
militaire qu'en uniforme, qui, par la même occasion, proposait
de multiples insignes de régiment, des chaussettes kaki,
des gamelles et des cartes d'état major.
Les livres, tous
reliés, étaient méticuleusement rangés
dans des cagettes de plastique, elles même étiquetées.
Il suffisait alors de s'approcher des bouquins pour se retrouver
au rapport.
Du type « Bonjour mon ami ! Quel ouvrage recherchez
vous, exactement ? ».
Et de répondre machinalement
« Auriez vous, par hasard, quelque chose sur la
Chine ? ».
Mouvement de recul, oeil inquisiteur, moustache frémissante
« Vous avez de la chance, mon ami, il m' en reste deux ! ».
Et de me tendre presque dans le mouvement un ouvrage de l'Enseigne
de Vaisseau R. Castex intitulé « Jaunes contre blancs
», sous titré « le problème militaire
indo chinois » avec une préface de M. François
Deloncle, député, ministre plénipotentiaire
paru aux Editions Charles Lavauzelles, daté de 1895 et portant
la mention manuscrite, avec pleins et déliés : «
Reçu du Ministère ».
Et un autre de J. Pène-Siefert,
Membre de la Mission Paul Bert en Indochine et ministre délégué
près de la Cour Impériale de Hué.
Titré
: « Jaunes et Blancs en Chine » publié chez
Berger Levrault en 1902 mais daté de 1895. Les bibliophiles
auront évidemment reconnus les deux grands éditeurs
fournisseurs patentés de la Grande Muette.
Donc des ouvrages
que l'on pourrait qualifier « d'usage interne » et même
de diffusion restreinte.
Mais réduits, comme tout un chacun
désormais, à faire ou à battre le trottoir
pour des raisons bassement économiques.
A la lecture de ces
ouvrages il faut constater qu'il convient de ne pas sous estimer
les militaires qui disent souvent à haute voix ce que d'autres
n'osent pas penser tout bas.
Et il en ressort certaines vérités
bien senties.
Quelques exemples significatifs :
« Dans toute
l'histoire de notre espèce sur la planète il n'a jamais
existé un empire compact ayant la fois une superficie de
4 millions de kilomètres carrés et une population
dépassant vraisemblablement les 400 millions d'habitants,
tel que se présente à nous
le « Tchong Kouo
».
« Les empires d'Alexandre et d'Auguste, d'Asoka et
d'Akbar, de Charlemagne et de Napoléon, sont mesquins à
coté. En tous cas ce qui manque à tous les empires
plus ou moins comparables à la Chine pour l'étendue
et la population, c'est la durée. Et depuis, combien d'empires
se sont élevés et effondrés à jamais,
tandis que la Chine, ignorée d'eux, a poursuivi, jusqu'à
nos jours, son évolution normale ».
« Ce qui
n'est pas douteux, c'est que l'intérêt commercial
et militaire des blancs d'Europe et d'Amérique gît
dans le maintient de l'idiosyncrasie des jaunes de Chine.
L'extension
soudaine du machinisme et de la surproduction par ce machinisme,
se tournera infailliblement contre la fabrication et l'exportation
blanche : comme personnage économique le Chinois nous est de
beaucoup supérieur.
L'Indien subtil, le Perse intelligent,
le Juif très dextre en affaire, ont vainement tenté
d'être les accapareurs ou manieurs d'argent en Chine.
Les
princes-marchands britanniques ont vu leurs établissements
tomber peu à peu et un à un aux mains des Célestes
qui, mieux que le génie des affaires, en ont la routine,
le besoin, la volupté et pour qui la vie même n'est
qu'une série d'affaires à bien conduire.
Si les Chinois
restent des gens d'affaire, des pacifiques systématiques,
tant mieux encore pour les Blancs guerroyeurs et pillards, au moins
par intermittence.
Car si, à force d'être molestés
dans leur travail et son rendement, les Chinois s'avisaient d'apprendre,
à leur tour, l'art inférieur et facile de la destruction
des personnes et des choses, ils pourraient disposer de millions
et de millions de soldats pour ravager le monde.
Cela explique que
les Chinois soient restés égaux entre eux et pacifiques,
qu'une simple police leur ait servi d'armée en toute époque
normale, qu'ils aient considéré, et le fassent encore,
une grande armée permanente comme un élément
parasitaire, éventuellement oppresseur et destructeur.
Sans
doute les grands projets économiques comme les grandes armées
ne s'improvisent pas et leur constitution demande du temps ; mais
le temps ne compte guère pour les Asiatiques et les Chinois
sont pourvus d'une ténacité redoutable quand ils fixent
leurs pensées sur un but.
Il ne s'agit donc pour eux que
d'une simple question de temps.
Il serait bon, pour la France en
particulier, de tenir grand compte de ces éléments.
Après tout la Chine ne nous a jamais imposé aucun
de ses produits ni envoyé aucun de ses Lamas pour nous convertir
à telle ou telle doctrine : que n'imitons-nous son exemple
? ».
« Le Foung-choui (cad Feng Shui ou Fong Shoi)a
tout d'abord été une climatologie empirique.
Le régime
des « Vents et des Pluies » a une importance exceptionnelle
pour les populations agricoles, donc pour tous les Chinois.
Ensuite
le Foung-choui est devenu un système quasi scientifique pour
la construction des tombeaux, des temples, de maisons privées
afin que les morts, les dieux et les vivants s'y trouvent autant
que possible sous les influences bienfaisantes de la nature.
Depuis
des milliers d'années les Chinois ont placé le bonheur
de la vie dans l'adaptation à ces influences, et la souffrance
ou le malheur dans le conflit pou désaccord avec elles.
La
direction de ces influences, ou cours inaltérable de la nature,
fut appelé Tao, la voie. Chercher et trouver la voie pour
soi et pour les siens est la grande sagesse chinoise.
Le terrain
nécessaire ne recevra les influences célestes bénéfiques,
donc apportant le bonheur, que si il est choisi de façon
à ce que les quatre emblèmes y convergent.
Car il
faut qu'un édifice ait un dragon à gauche, un tigre
à droite, une tortue derrière, un oiseau rouge par
devant.
Le tigre représente les eaux comme le dragon le vent.
Quand la direction réelle des points cardinaux ne s'y prête
pas on y supplée par une colline, un arbre, un monument,
le géomancien penché sur sa boussole arrange
tout
».
« En Chine c'est toujours le passé qui pousse
le présent en avant vers le futur.
Qu'on se le dise bien
une fois pour toutes si l'on veut comprendre quelque chose à
la civilisation chinoise, à la Chine.
Et pourquoi en a-t-il
toujours été ainsi ?
Parce que de la plus lointaine
antiquité jusqu'à nos jours, la croyance à
la pérennité de l'Etre Humain a toujours été
la principale idée force de cette vie et de cette civilisation.
La Chine surabonde de vie ». « J'aime dans un Etat comme
la Chine, une constitution qui se soutienne toute seule et qu'il
ne faille pas toujours défendre et toujours conserver.
A
l'inverses de ces constitutions si délicates, comme les nôtres,
qui ressemblent au tempérament d'un homme qui se porte bien
pourvu que son sommeil ne soit jamais interrompu, son régime
jamais dérangé, sa tranquillité jamais troublée,
qu'il ne sorte jamais de chez lui ni trop tôt, ni trop tard,
et qu'il n'aille ni trop loin ni trop vite ».
« Est-ce
à dire que la Chine sur de nombreux points est un modèle
achevé qu'il faille copier aveuglément ?
Non certes
: il nous faut rester nous-même.
Mais nous devons être
juste envers cette grande aïeule qui a dédaigné
la force brutale et les conquêtes purement militaires, qui
a taché d'élever jusqu' à elle ses voisins
au lieu de les piller ou de les asservir et qui a réservé
aux plus dignes et aux plus éclairés de ses fils la
direction des affaires publiques ». "C'est sur la base du Tai Ki (Taiji) que taoïstes et
néo-confucianistes se sont conciliés comme sur un
antécédent commun à leurs écoles".
"Nous croyons vivre beaucoup en peu de temps, trouver le mieux
être dans un changement fébrile ; nous nous admirons
pour nos sauts et nos bonds dans le nouveau, que suivent des reculs
et des prostrations lamentables.
L'étude sympathique de la
Chine sera un calmant pour nos névroses".
Et notre auteur de citer allégrement Lao Tseu, Confucius,
Mencius, Seu Ma Tsien, Yang Wang Sun, Wang Pi et Wang Yang Ming.
Et ce sur cinq cent pages.
On aimerait, parfois, que des bibliothèques plus «
civiles » aient osé proposer à des civils ce
genre d'ouvrage où un officier écrivain pour des officiers
lecteurs puisse regretter qu'un pays civilisé entretienne
une armée inutile en temps de paix et reconnaisse que le
bonheur est grande sagesse. Une très longue liste d'emprunteurs
atteste que ce livre fut lu. Rendons donc ici hommage à cet
auteur qui tenta, et il le fit bien, de faire connaître, respecter
et même aimer la Chine il y a plus d'un siècle et qui
initia même au Feng Shui son auditoire galonné.
"Les missionnaires chrétiens et même les sinologues
à idées préconçues se sont trompés
sur le Chang Ti chinois en y voyant le "Seigneur du Ciel",
un dieu en dehors et au dessus du ciel.
Ces deux monosyllabes signifie
simplement et très naturellement le ciel auguste ou suprême
et, encore mieux, le ciel premier".
"Après trente ans de régime républicain
il serait naturel, pourtant, que la France, dans sa politique vis
à vis de la Chine, sût où on la mêne.
Mais nous gouvernants successifs ont ils fixé et visé
eux mêmes un but précis hautement avouable ?
Et les
gouvernés suppléent ils à l'ignorance ou à
l'insousciance des gouvernants ? Les uns et les autres ne sont ils
pas résignés, plutôt, à une politique
fortuite, incohérente, au jour le jour, pourvu qu'elle ne
suscite ni cahots ni secousses ?
Cela suffit-il vraiment à
notre ambition ?
Cela répond-il au rôle que nous devons
jouer dans le monde ?".
Il n'a donc rien à envier à certains poseurs actuels,
se prétendant sinologues, et qui ne gagnent en fait, et ceci
au sens propre, qu';à être connus et publiés.
Et méfions nous des militaires qui ne sont pas nécessairement
aussi obtus que l'on pourrait le croire.
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