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Avec la peau des autres
par
Chan Sanyi |
| Pour certains Etasuniens les citoyens
de la « Vieille Europe »,
et plus particulièrement les Français, auraient oublié
que nous leur devons notre libération. Ils s'étonnent
donc que nous ne les soutenions pas aveuglément dans leur
entreprise de guerre en Irak et que nous émettions même
quelques réserves quant à la légitimité
de celle-ci.
Ils nous accusent, ce faisant, de trahir un devoir de mémoire
envers ceux qui sont tombés sur les plages de Normandie ou
dans les Ardennes.
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| Cette libération ne s'est pas faite
sans mal ni sans dégâts collatéraux. Mais il
s'agissait alors de lutter contre un envahisseur et ceci par
tous les moyens.
Tous les moyens furent employés. De nombreux soldats étasuniens
ont donc payé de leur vie ou de leur santé ces combats
de libération du territoire français et du territoire
européen. Ils n'étaient pas les seuls puisque
des Britanniques, des Canadiens, des Australiens, des Néo-zélandais,
des Sud Africains, des Polonais et même des Français
étaient également présents.
Le débarquement fut rendu possible grâce à l'opération
« Fortitude » qui intoxiqua
les nazis et leur chef suprême en leur faisant croire que
les opérations de Normandie dissimulaient en fait un débarquement
plus important encore devant se produire sur les côtes situées
en Boulogne et Dunkerque. Pendant plusieurs jours Hitler bloqua
les divisions blindées sur cette partie de la côte,
excluant toute réserve pour la Normandie. Lorsqu'il
se rendit compte de son erreur stratégique il était
trop tard, les Alliés ayant déjà pu déployer
leur aviation d'assaut qui permit de broyer ces divisions
blindées avant qu'elles n'interviennent.
L'opération « Fortitude
» ne fut rendue possible qu'en sacrifiant la plupart
des réseaux de résistance français, belges,
hollandais et allemands. La plupart des chefs de réseaux
furent, en effet, informés par les Alliés que le débarquement
aurait bien lieu dans le Pas de Calais et il leur fut demandé
d'agir en ce sens en prenant tous les risques pour que ce
débarquement se passe pour le mieux. Ce qu'ils firent.
Bon nombre d'entre eux et de ceux qu'ils avaient entraînés
dans cette aventure furent capturés par les nazis qui finirent
par connaître la vérité. Ces résistants
sincères étaient donc porteurs d'un virus mortel
et moururent sous la torture, sous les balles des pelotons d'exécution
ou dans les camps d'extermination en demeurant persuadés
d'avoir livré un secret redoutable. Hitler demeurant
la pièce maîtresse de « Fortitude
» car étant le seul à pouvoir prendre le risque
de bloquer une partie de l'armée allemande en vue d'un
autre débarquement, les résistants allemands qui tentèrent
d'attenter à sa vie ne furent pas plus en sécurité
que les résistants français ou belges et payèrent
un lourd tribu à cette opération. Par contre coup
la résistance française relâcha, sur ordre,
sa pression sur la Normandie puisqu'il ne s'agissait
que d'un leurre. Le rapports qui attestaient que la Pointe
du Hoc avait été désarmée furent jetés
ostensiblement au panier ainsi, d'ailleurs, que les rapports
mettant en garde les alliés contre les fameux chemins creux
du Cotentin bordés de haies vives qui allaient se révéler
comme autant de pièges tant pour l'infanterie que pour
les chars. Bon nombre de soldats alliés perdirent ainsi la
vie à cause de ce manque de renseignements ou, plutôt,
à cause du fait qu'officiellement la Normandie n'intéressait
plus l'Etat Major allié. Et pour cause. Cette même
opération « Fortitude »
incita les Alliés à user sans réserve du fameux
« carpet bombing » dans des
zones jusqu'ici épargnées. De nombreuses villes
du Pas de Calais, comme Boulogne, furent ainsi rasées à
90%. Sur ce fameux bombardement stratégique qui visait les
populations civiles il existe un témoignage significatif
: celui de Pierre Clostermann, pilote dans la RAF :
« L'objectif des Américains est une gare de
triage à Rouen. La flak n'est pas plus virulente que d'habitude,
mais il semble que le bombardier leader perde les pédales
et à son commandement toute la formation de 130 Forteresses
larguent ses bombes déroulant un tapis mortel d'explosion
et de feu qui commence loin avant la rive gauche de la Seine qu'il
traverse loin au sud de la gare de triage, objectif indemne du raid.
Par contre des centaines de maisons écrasées brûlent
jusqu'au pied de la cathédrale. Grâce au ciel, sa fine
flèche semble intacte. Combien de compatriotes civils meurent
ou vont mourir pour rien sous nos yeux ? Une rage meurtrière
me prend à la gorge. Je crie dans la radio afin que tout
le monde m'entende, que les Américains sont des sons of bitches,
bâtards sans pitié ni morale ! Max me rappelle à
l'ordre et m'ordonne de me taire, de conserver ma place dans la
formation ou de rentrer à la base. Max a compris qu'il s'en
est fallu de peu pour que je fonce et tire sur les B17. Je bats
des plans et rentre seul à Detling. Avec des alliés
comme ça pas besoin d'ennemi ! Le carpet bombing est criminel
».
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Ce passage significatif est issu du « Grand Cirque
» de Pierre Clostermann qui a été republié
en Livre de Poche aux Editions J'ai lu (Flammarion 2001 ISNB 2-290-32430-2
page 264).
Pierre Clostermann, engagé dans la RAF en 1941 est le troisième
As de l'Aviation Alliée et se voit attribuer par le Général
de Gaulle le titre de « Premier Chasseur de France ».
Promu au rang de Grand Officier de la Légion d'Honneur, élu
député gaulliste à huit reprises, titulaire
de plus de quinze citations à l'Ordre de l'Armée il
a été l'un des aviateurs les plus décorés
de la seconde guerre mondiale.
La nouvelle version de son ouvrage « Le Grand Cirque
» donne, par rapport à la version parue dans l'immédiate
après guerre quelques indications complémentaires
sur le fameux « carpet bombing »
made in USA :
L'ouverture des archives alliées de la guerre 1939-1945 en
1995 nous permet de découvrir des pièces secrètes
terrifiantes que l'on ne peut consulter sans malaise. A propos justement
de ces bombardements qui scandalisaient mes camarades, un des documents
clé de la préparation du débarquement en Normandie
laisse consterné. Il s'agit de la directive RE 8 d'Eisenhower,
supreme commander. C'est l'une de ces études à l'américaines
où tout est prévu, présenté, chiffré
dans les plus petits détails. Entre autres le chapitre intitulé
« Transportation Plan » expose la nécessité
de bombarder une quarantaine de villes françaises - quelques
unes très importantes -
Un paragraphe énumère les pertes éventuelles
de la 8ème Air Force au cours de ces opérations,
et quelques lignes en note en bas de page, prévoient la mort
inéluctable de 160 000 civils français et d'un nombre
considérable de blessés, sans compter les immenses
dégats matériels dus au carpet bombing, le seul qui
par sa brutalité réduirait les pertes des B17 et des
B24. Quand Winston Churchill, outré, prit connaissance de
ce plan, il exigea une révision admettant à la rigueur
quelques milliers de morts inévitables dans ce genre d'opérations
et tint à en prévenir De Gaulle à Alger par
une lettre qui se terminait par la phrase suivante : « Vous
Français, avez été des amis loyaux de la Royal
Air Force, et cela avec beaucoup de courage. Nos équipages
ont toujours eu pour ordre formel d'éviter les civils français
qui ont toujours aidé les équipages abattus, y compris
ceux des américains ! »
Churchill dans une lettre datée du 14 avril 1944 écrivait
à Roosevelt :
« Les résultats ne justifient ni le massacre
des civils français, ni l'immense faute politique. Je vous
prie de faire pression sur Le May, Eaker et Spatz (les chefs de
la 8ème Air Force) dans ce sens ».
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Le 29 avril, sans réponse,
il renouvela son appel :
« Nous ne pouvons tolérer des pertes dépassant
100 à 150 civils français que si la cible le justifie
pleinement. Le Général Eisenhower doit comprendre
que 27 des cibles proposées, à dense population, dont
il réclame la destruction, ne doivent pas être attaquées.
Il est contraire à la morale de terroriser volontairement
des civils qui risquent leurs vies pour sauver vos équipages
abattus ».
Toujours sans réaction du Président, le 7 mai Churchill
lui télégraphia une note sévère à
ce sujet dont on ne connaît pas le texte. Roosevelt finalement
répondit le 15 mai :
« Ce qui est nécessaire à la sauvegarde
de nos soldats est à la discrétion de Ike (Eisenhower)
».
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La cathédrale Notre-Dame au
milieu
des ruines de Saint-Lô |
C'est ainsi qu'à la fin du mois Amiens, Angers, Avignon
? Chambéry, Chartres, Grenoble, Nîmes, Saint-Etienne,
Rouen, Cherbourg, Paris ? Trappes etc... furent bombardés
par la US Air Force causant en trois jours 8200 morts, 12 000 blessés,
120 000 sinistrés, 11 hôpitaux, 35 lycées, etc...
rasés inutilement dans 80% des cas.
Le « zéro soldat mort américain
» se traduit toujours par des centaines et même des
milliers de civils morts ! C'est ainsi que Caen, Saint-Lô,
Cherbourg, Avranches, Falaise, Villers-Bocage furent horriblement
bombardés au moment du débarquement.
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Il s'agit là, évidemment, d'une « autre
mémoire », d'un mémoire qui dérange
quelque peu mais qui est la mémoire de la « Vieille
Europe ».
De celle qui se souvient qu'en 1917 et en 1942 nos Amis Etasuniens
mirent plus de trois ans, sinon presque quatre, pour intervenir
et cesser de vendre à l'Allemagne des moteurs d'avions, de
camions et de blindés par le biais de leurs filiales. Ce
fut le cas de Géneral Motors pour Opel et de Ford pour qui
fabriquaient, sous licence allemande, les moteurs pour les Messerschmitt,
les Focke Wulf et les Stukas.
De celle qui se souvient que la libération de certains camps
de concentration par les Alliés ne se fit pas sans mal
et où les détenus constataient, avant d'avoir enfin
pu être libérés parfois au bout de plusieurs
jours sinon d'une semaine, que les officiers allemands fraternisaient
un peu trop avec leur homologues d'outre-atlantique. Entre gentlemen
il est toujours possible de s'entendre, n'est-ce pas ? On prétendit
ensuite qu'il s'agissait de mesures de santé. En fait on
attendait les ordres d'en haut et on n'était pas certain
que tous ces gens bizarres, sales et bruyants n'avaient rien à
se reprocher. On n'interne pas, comme ça, des gens sans raison.
Après on embarqua discrètement les Allemands pour
les mettre à l'abri, on ouvrit les portes, presque à
regret, et planta là les déportés. De nombreux
déportés politiques mirent ainsi des semaines à
retourner chez eux, par leurs propres moyens. En arrivant ils apprirent
que les maquis avaient été décimés,
après avoir été regroupés sur ordre
des Alliés contre toutes les lois de la stratégie
militaire. Et qu'ils avaient succombé, bravement, faute de
recevoir les armes qu'on leur avait promis d'en haut et d'ailleurs
et qu'ils attendent encore. Ces maquisards, les vrais, également
sales, bizarres et bruyants dérangeaient et auraient probablement
posé quelques questions et quelques problèmes après
la libération. Il n'en resta que peu. Ils auraient pu avoir
de la mémoire, non sélective cette fois, et se souvenir
que la guerre des uns se gagne souvent avec la peau des autres.
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