Il est toujours difficile de tenter de faire comprendre à
des occidentaux que "Wuwei", la "non intervention",
ne consiste pas à ne rien faire mais à cesser de faire
quelque chose qui entrave l'action juste (Zheng Dong). Comme le
précise le philosophe et homme d'action Wang Yangming (Wang
Shouren ou O'Yomei) de la Dynastie Ming : "Dans certaines circonstances
ne rien faire c'est déjà agir". Il existe donc
une différence fondamentale entre le "Wuwei" et
le "Wudong". Dans le premier cas il s'agit, par la non-intervention
ou la non ingérence, de faire en sorte que l'action puisse
se réaliser librement, dans le second il s'agit de faire
cesser le mouvement, donc l'agitation inutile.
Une action peut être fort calme et, cependant, être
effective et efficace. C'est ce qu'enseigne la pratique des Arts
Internes tels que le Taijiquan (Tai Chi Chuan ou Taichi), le Xingyiquan
(Hsing I chuan) et ses descendants tels que le Yiquan (I Chuan),
Dachengquan (Ta Tcheng Chuan), Sanyiquan (San Yi Chuan), Taikiken,
le Baguazhang (Pa Koua Chang) ainsi que le Tao-Yin Qigong, le Do
In. Il est inutile de gesticuler fébrilement pour tenter
d'obtenir un résultat qui aurait pu s'obtenir par et dans
le calme.
Mais on s'intéresse toujours beaucoup à ce qui est
compliqué et inutile qu'à ce qui est simple et efficace.
Donc l'action désordonnée prime sur le repos. Rappelons
que l'étymologie de ce dernier est le latin "pausare",
mettre en place, poser. Se reposer c'est donc "se remettre
en place", " se poser de nouveau", " se re-poser".
Ce qui se traduit en chinois classique par Jing (Ching; King; Tsing)
(Caractère Ricci 989), le repos, la quiètude, la tranquillité,
la paix.
Le couple An-Jing "calme-paix" caractèrise le fondement
de la pratique de l'Interne ce qui différencie celle-ci de
l'agitation belliqueuse, donc martiale, si chère à
nos contemporains et, malheureusement, à de nombreux enseignants
qui se croient obligés de beaucoup gesticuler pour que rien
ne change. Cette pratique de l'interne, lorsqu'elle demeure classique
donc évolutive, utilise les principes énnoncés
dans les classiques de la Chine. Encore convient-il se savoir qu'ils
ont existé, qu'ils existent et qu'ils existeront encore.
Il serait donc étonnant d'imaginer qu'un autentique "Maître
de l'Interne", ou comme les nomment Zhuangzi
(Tchouang Tseu - chapitre XV- ) "Shan Wei
Dao" , "ceux qui excellent dans la pratique
de la Voie", ne connaissent pas ces classiques. Lorsqu'on attribue,
par exemple, à Wang Xiangzhai, la fameuse formule "Le
grand mouvement (Ta Dong)ne vaut pas un petit mouvement (Xiao Dong),
le petit mouvement ne vaut pas l'immobilité (Wu Dong), l'immobilité
est le mouvement authentique (Zheng Dong)",
il se réfère à l'enseignement qui lui avait
été transmis par Guo Yunshen, lui-même disciple
de Li Neng Jan, mais également à Zhuangzi (Tchouang
Tseu - 13), au commentaire de Zhu Xi (1130-1200) sur le 24eme Hexagramme
du Yiyin,g (Yi King) :
"l'infime amorce est mouvement encore
imperceptible, imperceptible est le mouvement à son commencement.
Ce début est aussi imperceptible qu'un poil, mais à
force d'observation approfondie (Zheng Ming) la vision s'élargit
et le mouvement du Tao se rèvèle alors naturellement..."
et il ajoute "En mouvement quand elles
ne sont pas quiètes, een quiètude lorsqu'elles ne
se meuvent pas, telles sont les choses. En mouvement tout en ne
l'étant pas, en quiètude tout en ne l'étant
pas, telle est la puissance de Shen (Esprit). L'infime étant
infiniment subtil il demeure mystèrieux (Xuan). Celui qui
allie l'authentique, le spirituel et l'infime, c'est l'Etre Réalisé
(Zheng Ren)".
Ce qui donne évidemment une toute autre dimension à
cette pratique de "l'immobilité".
Que certains aient pu y voir des métaphores jardinières
liées à nos amis les lombrics n'est donc pas étonnant
puisque les formes animales ont été utilisées
de tous temps, en Chine, à des fins pédagogiques.
Wang Tse Ming qui ne manquait pas d'humour rappelait souvent que
le mouvement était la vie et que celle-ci se manifestait
jusque dans la mort grâce aux mouvements des nécrophages.
Mouvement post mortem que connaissent fort bien certains hommes
d'affaire avisés qui pondent leurs oeufs dans les entreprises
moribondes afin de se nourrir de leur substance tout en suscitant
une activité factice jusqu'à leur dissolution définitive.
C'est, en quelque sorte, le "mouvement du ver" revu et
corrigé puis adapté aux affaires. Affaires dans tout
le sens du terme. Wang ajoutait généralement qu'on
était plus longtemps mort que vivant et qu'il fallait donc
profiter du mouvement, donc de la vie.
Mais que cela n'empêche pas, au contraire, se savoir se reposer.
Or pour savoir se reposer il convient d'apprendre à se reposer,
donc à se poser encore. Voir et prendre. Apprendre pour savoir.
Savoir pour comprendre. "Chercher à comprendre, c'est
déjà contester" (Wang Yang Ming). Le repos c'est
déjà une certaine forme de contestation. Ce n'est
pas rieen faire. C'est faire quelque chose d'utile et de nécessaire
sinon d'indispensable. Mais c'est justement cela qui dérange.
La contestation dérange le pouvoir. Quand celui-ci reproche,
officiellement, aux médecins de délivrer des arrêts
de travail, faute de pouvoir mieux faire, il réagit à
la contestation de salariés qui n'ont trouvé d'autre
moyen que celui d'être obligés de se reposer un moment.
Dans bien des cas c'est la seule riposte possible au harcèlement
moral d'employeurs indélicats qui agissent en toute impunité.
Cesser le travail c'est, étymologiquement, se mettre en vacance,
se reposer. Dans bien des cas, le médecin impuissant devant
la détresse, ne peut que prescrire du repos imposé.
Donc de contester le travail, ou, du moins la manière dont
il est effectué. Pour revenir à un êtat normal.
Sans nécessairement utiliser de substances chimiques. Lorsque
la médecine sort de sa fonction buccale, annale et intraveineuse,
donc génératrice de profits, elle dérange.
Et c'est ce que le pouvoir lui reproche : d'utiliser le seul remède
réellement efficace au mal de vivre et au mal vivre. La cessation
temporaire d'une activité qui empêche d'agir, donc
de bien vivre sa vie. Celui qui se repose est alors considéré
comme un fainéant (ou un fait-néant, donc qui ne fait
rien).
Se reposer ce n'est pas rien faire, c'est faire autre chose et le
faire différemment. C'est différer de le faire. C'est
agir autrement.
Evidemment lorsqu'on est habitué à agir semblablement,
donc à utiliser un maximum de force pour un minimum d'effet,
il est nécessaire de consentir à faire un petit effort
pour apprendre à se reposer. Ou pour accepter de le faire.
Méditer, ou étymologiquement "agir centré"
(médius-axion) est déjà un premier pas. Prendre
un moment pour s'asseoir, se reposer, c'est déjà faire
preuve de sagesse et un pas de plus vers l'efficacité. Apprendre
à ne rien faire c'est déjà faire quelque chose
d'important qui permet d'agir pleinement quand il convient d'agir.
Est-ce bien se reposer que de "faire" les pyramides, un
infarctus, son âge ou du
Taichi ?
Pratiquer le "Wuwei" au travers du Taichi, de la promenade
ou de la vie c'est "autre chose encore".
"Le repos est la racine du mouvement" (Laozi Daodejing
26)
"Jing Wei Zao Jun"
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