Funakoshi fait connaître le Karatedo... aux Japonais. 

Malgrè cette résistance active et efficace Okinawa demeura plusieurs siècles sous la domination japonaise mais conserva plus ou moins un statut d’indépendance.
C’est en 1872 que l’empereur Meiji abolit la royauté des Ryû Kyû et annexa purement et simplement l’archipel.
En 1895 Okinawa fut officiellement déclaré préfecture (Ken) du Japon. Cela occasionna un grave problème avec la Chine et fut à l’origine d’une profonde dissension entre ceux qui regrettaient le régime féodal de jadis et ceux qui, comme la famille Funakoshi, trouvaient au contraire que les réformes libérales de la nouvelle ère instaurée par Meiji étaient un réel progrès.
A la différence de nombreux notables de l’île la parfaite connaissance du chinois classique... donc du japonais utilisé dans les documents officiels permit à ce clan d’entretenir de bonnes relations avec l’administration niponne.

De son coté Gichin Funakoshi pratiquait le Tode depuis l’âge de quinze ans sous la direction de son maître d’école qui était le fils d’un des maîtres les plus renommés de l’île Anko Azato (1827-1906).Il travaillera directement sous la férule du maître qui eut deux disciples : Funakoshi et un certain Chojo Ogosoku.
Par la suite il travaillera également sous la direction d’autres maîtres réputés comme Kiyuna, Niigaki et Matsumura qui était lui-même l’enseignant d’Azato.

En 1906 Funakoshi organise et participe à la première démonstration publique d’Okinawa Te à laquelle assistent les autorités japonaises ainsi que des officiers de la marine impériale qui sont fort impressionnés par cette prestation. Funakoshi entretiendra, suite à cette démonstration, d’excellentes relations avec les Japonais et se fera d’ailleurs toujours officiellement photographier en costume traditionnel nippon... Ce qui lui valut les critiques acerbes de plusieurs maîtres qui jugeaient cette attitude avec mépris.
En 1922 il décide, avec l’appui de l’amiral Takeshi, de réaliser sa fameuse démonstration au Butokukai de Tokyo. Le succès remporté et divers articles publiés dans la presse l’incitent à demeurer au Japon pour enseigner ce qu’il nomme encore le "Ryû Kyû Kempo Karate".

Après des débuts difficiles il est convié à enseigner au Dojo personnel d’un maître de Iaï Do (sabre) réputé Osaburo Nakayama. Puis il ouvre plusieurs sections au sein des universités de Kejo, en 1924, et de Waseda, en 1927.
En 1930 il dirige plus de dix sections universitaires. Il fut également convié par le maître Jigoro Kano à effectuer une démonstration au Kodokan. Les deux maîtres demeureront, ensuite, en excellentes relations Kano appréciant particulièrement la grande érudition de Funakoshi et sa parfaite connaissance des classiques chinois.
En 1935 Funakoshi décida de créer son propre Dojo et choisit le nom de Shotokan... ce qui signifie " la maison des pins bleus qui ondulent sous la brise". Shoto était le pseudonyme sous lequel il écrivait et publiait des poèmes. C’est dans ce Dojo qu’il recevra la plupart de ses élèves qui deviendront, pour certains, ses disciples et pour beaucoup les principaux maîtres du Karatedo japonais.
Plusieurs d’entre-eux décideront de fonder, comme il est de tradition, leur propre style... Hironori Othsuka créé le Wado Ryu (Ecole de la Paix), Shigeru Egami le Shotokai, Oyama d’origine coréenne le Kyokushinkai... Ce dernier quittera la Shotokan car il jugeait que l’enseignement de Funakoshi n’était pas assez tourné vers l’efficacité en combat.
Le général coréen Choi Hong I, également élève dirtect, de Funakoshi sera quant à lui à l’origine du Taekwondo.

De son vivant le maître Funakoshi basera principalement son enseignement sur la pratique exclusive des Katas (formes symbolisant un combat imaginaire et ritualisé) et de ses applications (Bunkai). Le Kumite, littéralement mains (Te) qui se rencontrent (Kumi)... ce qui se dit en chinois Toueishou, une forme également très rituelle de combat à deux sera enseigné par les anciens. Funakoshi s’opposera toujours au combat libre... et plus encore à toute forme compétitive.
C’est son fils, Yoshitaka, qui, miné par la maladie, introduira au Shotokan une pratique beaucoup plus violente et comportant des assauts. Yoshitaka mourra fort jeune peu après la fin de la guerre... et après avoir entraîné les fameux Kamikase et certains officiers et responsables de la redoutable Kempetai, équivalent de la gestapo, ceci avec le désaccord total de son père.
On raconte une anecdote significative au sujet des relations entre père et fils... Un jour une ceinture noire se fait apostropher par Yoshitaka " Votre posture est trop haute et votre poing mal serré qui vous a enseigné cette façon imbécile de pratiquer ? " ... et la ceinture noire répondit " Je n’ai jamais travaillé qu’avec votre père et suivi ses conseils. Venez donc essayer cette imbécilité ! ". Yoshitaka se le tint pour dit et tourna les talons.

Gichin Funakoshi est mort à 87 ans d’un refroidissement mais dans une excellente forme physique et intellectuelle. La veille de sa mort il fabriquait encore de ses mains un Makiwara, paillasson de raphia monté sur une solide planche de chêne, sur lequel il comptait s’entraîner.
Il l’essaya le matin devant deux ou trois disciples. A son habitude il demeurait très droit l’épaule dénudée et chaussé de Geta (soques à hauts talons en bois) en bois. A chacune de ses frappes le Makiwara touchait le mur provoquant un sourd ébranlement dans tout le bâtiment.
Il sourit et se tourna vers l’un des disciples " C’est étrange, ce matin je sens réellement Tsuki (le poing). Un poing, une vie... ! ".
Quelques heures plus tard il perdit connaissance et mourut paisiblement le 26 avril 1957.

C’est en rappel de ce fait et pour lui rendre un dernier hommage que toutes les versions de son dernier ouvrage "Karatedo Kyohan" comportent une annexe sur la fabrication du makiwara...
Mais il est probable que Gichin Funakoshi aurait préféré l’un de ses derniers poèmes signé Shoto...

" Les pins bleus ondulent lentement sous la brise... "
" La porte de la maison mène à l’autel des ancêtres... "
" Ils m’attendent désormais sur l’île... "
" Où le poing serré est symbole de la Paix... "

En 1816, Napoléon à Saint Hélène apprit que les habitants d’Okinawa n’avaient pas d’armes... il s’écria " Un peuple qui ne s’intéresse pas à la guerre... c’est incompréhensible ! "

Pour en savoir plus :

Tode - les origines du Karate-do, de la Chine à Okinawa par Pierre Portocarrero - Editions Sedirep
Karatedo Kyohan - The Master Text - par Gichin Funakoshi Kodansha Internationnal
Traduction française disponible aux Editions du Budo.
La religion d’Okinawa par Jean Herbert Dervy Livres.