La naissance de la résistance à l’occupation japonaise... et de l’art du poing.

Gichin Funakoshi nait le 29 mars 1869 à Shuri une ville de moyenne importance située près de l’ancienne capitale, Naha, dans le sud de l’île principale d’Okinawa. L’ensemble de l’archipel qui s’étend sur une longueur de 1 100 km est connu depuis 605 sous le nom de Ryû Kyû lorsque l’empereur de Chine Yo de la dynastie Sui y envoie un messager, Sho Kan.

Depuis cette époque les nombreuses îles de l’archipel entretiennent de bonnes relations commerciales et politiques avec leur puissant voisin. Okinawa se retrouve donc dans la position d’un petit royaume indépendant placé sous la dépendance, ou du moins la forte influence, chinoise.
Les lettrés de l’île étudient donc les classiques de la littérature et de la pensée chinoise. La famille Funakoshi, de tous temps, fait partie de l’aristocratie et fournit à l’île des fonctionnaires qui, par tradition, étudient donc la culture chinoise. Ces fonctionnaires sont par contre-coup les rares à pouvoir lire, calligraphier et parler aussi bien le chinois... que le japonais.
Le Japon représente également pour l’archipel un encombrant voisin.

Dès le début du VIIe siècle les habitants de "l’île du Sud" paient tribut à la cour impériale japonaise qui, en contre partie, assure la protection de l’île contre l’avidité des puissantes familles japonaises.
En 1165 un seigneur japonais Tamemoto Minamoto n’en débarque pas moins à Unten... mais il est rapidement séduit par la fille d’un noble local qui en 1187 donne naissance au futur roi Shunten. Cette alliance inespérée permet d’assurer la tranquillisé de l’archipel.
L’un de ses descendants le roi Satto, en 1372, fera allégeance à l’empereur de Chine, Tai Tsu, ce qui permit d’affermir les liens culturels et commerciaux avec le continent. Cela dissuada quelque peu les japonais d’intervenir dans les affaires d’Okinawa...

Mais en 1466, un autre roi Bukan crut bon d’envoyer une ambassade au Japon. Le Shogun prit immédiatement cette démarche comme une reconnaissance de vassalité et en 1592 un autre Shogun, Hideyoshi, se crut autorisé à ordonner au roi des Ryû Kyû d’envoyer un contingent l’aider dans son projet d’invasion de la Corée...
Cet ordre n’ayant pas été obéi, ce fut le prétexte, en 1609 d’autoriser le clan Satsuma, l’un des plus puissants du Japon, d’envahir l’archipel. Iehisa Shimazu, Daïmyo de Satsuma débarqua donc dans l’île principale avec plus de trois mille hommes de troupe... ce qui à l’époque était considérable.

La résistance à l’envahisseur nippon s’organisa peu à peu et prit une telle ampleur qu’en 1611 le clan Satsuma promulga les redoutables "quinze ordonnances" (Okote Jugo Jo) interdisant tout contact et tout commerce avec l’étranger... et donc la Chine...Mais l’une de ces ordonnances demeurée célèbre interdit également aux habitants de tout l’archipel " de Miyako-Shima jusqu’à Yaeyama Jima" de posséder une arme.
Chaque village devait uniquement disposer d’un billot auquel était enchaîné un couperet. Mais il fallait bien se nourrir et les Japonais autorisèrent, contraints et forcés, l’usage des instruments agraires... et particulièrement ceux qui étaient utilisés dans les rizières. Le riz était en effet l’une des ressources principales du clan Satsuma qui le revendait au Japon avec un énorme bénéfice.

Les paysans se mirent donc à pratiquer en secret des techniques de combat basées sur le maniement des outils comme la faucille (Kama), le fléau destiné à séparer le riz de sa cosse (Ko Setsu Kon... plus connu sous le nom de nunchaku... soit deux mesures de longueur de la taille d’une coudée), le plantoir a riz en forme de trident (Sai), les poignées de meule (Tonkwa ou Tonfa), les rames (Eekwa) et perches (Rokushaku) destinées à diriger les barques dans la rizière et même les carapaces de tortues qui servaient de tamis et qui furent utilisées comme bouclier.
Cette pratique, par la suite, prit le nom de "Kobudo" ou "ancienne voie du brave"... Mais, fait plus extraordinaire encore, les résistants d’Okinawa demandèrent à des conseillers chinois de leur enseigner les fameux secrets de " l’Art du Poing" (Kempo)...
La Chine envoya donc quelques spécialistes en la matière... qui provenaient probablement du fameux Temple de Shaolin. Petit à petit plusieurs écoles de combat à main nue virent le jour et prirent le nom des villes ou des lieux où elles étaient pratiquées en secret...
On distingua alors les styles Shurite ("Main de Shuri"), Nahate ("Main de Naha"), Tomarite ("Main de Tomari") qui demeurèrent les principaux styles d’origine.

Elles se regroupèrent ensuite sous la dénomination commune de Okinawate.
Comme le fait remarquer Pierre Portocarrero dans son livre De la Chine à Okinawa, Tode, les origines du Karatedo publié aux éditions Sedirep, le développement actuel de l’urbanisme fait que Naha, l’ancienne capitale, Shuri et le port de Tomari ne font désormais également plus qu’une seule et unique entité.
La particularité de ces écoles était d’utiliser pieds et poings en combat ce qui désorientait les Japonais plus habitués aux projections et immobilisations dans le corps à corps. Les conseillers chinois adaptèrent et simplifièrent les techniques de manière à les rendre plus accessibles à des paysans qui n’étaient pas des professionnels du combat ou de la guerre.
Ils insistèrent particulièrement sur la simplicité et l’efficacité des frappes qui devaient pouvoir briser la protection fournie par les armures japonaises et ils développèrent un système de durcissement des armes naturelles.
Peu à peu naquit un système original basé tant sur le combat à main nue que sur l’usage des armes de la rizière. Il faut noter, à ce sujet, que la pratique de l’art du poing, Tode, suivait la pratique des armes plus qu’elle ne la précédait.
En effet, dès leur plus jeune âge les paysans savaient parfaitement se servir des outils agraires et considéraient les pratiques de combat au poing et au pied comme un avantage complémentaire... et non une nécessité.
Ce n’est que très récemment que la tendance s’est inversée et que la pratique à main nue précède la pratique armée.

Funakoshi fait connaître le Karatedo... aux Japonais.