Comment se définissent les arts martiaux de la région de Binh Dinh ?

par l'Ecole "Poing des Huit Portes" (Bat Môn Quyên). Membre de la Convention des Arts Classiques du Tao

 

Parmi les soixante dix écoles citées plus haut, seules quatre ou cinq sont officiellement d'obédience Binh Dinh. Elles ne représentent pas la majorité des styles vietnamiens, mais il est intéressant de s'y arrêter le temps de quelques lignes, car ce sont ces écoles qui préparaient aux concours militaires des licences et doctorat en arts martiaux au Viêt-Nam.
Parmi le nombre important d'écoles, elles représentaient un standard, une norme de qualité, tout comme l'étaient en Chine les écoles du temple de Shaolin ou celles du mont Wu Dang.
Elles étaient choisies pour défendre l'empire du Dai Viêt, vainqueur des Mongoles et des Han, ce qui n'étaient pas rien ! Elles bénéficiaient de cette expérience et de cette tradition martiale réputée pour pouvoir s'opposer aux armées les plus terribles de l'Asie… Et elles s'y opposèrent avec succès jusqu'au 19eme siècles ! Alors, oui, peut être qu'un peu « d'orgueil national » coulait dans leurs veines. Mais après tout, n'était ce pas légitime ?
Quel chinois n'aurait pas un peu d'orgueil d'être formé par un authentique moine du temple de Shaolin ou du mont Wu Dang ? Quel japonais n'aurait pas un peu d'orgueil d'être formé par la Araki Ryu , l'école de Maître Musashi ?

Au sujet des concours militaires, un traité historique, écrit par le candidat Quach Tao qui avait échoué à deux reprises l'examen explique :

« La première partie de l'examen consistait à porter à chaque main deux poids de cinquante kilos chacun et de parcourir le plus rapidement possible 200 mètres aller et retour. Puis il fallait exécuter les Bai Quyên et les Bai Binh Khi, ce qui correspond à des katas à mains nues et aux armes. Ensuite le candidat devait se soumettre au combat à mains nues à un contre trois, puis il devait détailler et expliquer des techniques au sabre, à l'épée et au bâton.
La deuxième partie de l'épreuve se composait du tir à l'arc et à l'arbalète sur une cible ronde. Venait ensuite le tir au fusil, puis il fallait pouvoir courir, sauter une haie, tourner trois fois sur soi et transpercer avec une pique un mannequin agité par un soldat. Le postulant devait ensuite démontrer qu'il connaissait l'équitation, savoir galoper, sauter une haie et manier l'épée à cheval.
La troisième partie était le combat à la longue perche contre la longue perche. Chaque perche mesurait 2m65, la pointe de la perche était enveloppée par une petite pochette remplie de cheveux. La pochette était humectée de cendre noire pour marquer la personne sans la blesser. »

Une thèse pour le doctorat rédigée à la faculté des lettres et des sciences humaines de Rennes en 1961 par M.Nguyên Danh-Sanh, diplômé de l'école supérieure de pédagogie de l'université de Hanoi, décrit précisément le contenu des concours préparant aux diplômes de bachelier, licencier et de docteur en arts martiaux au Vietnam sous la dynastie des Nguyen (XIXeme siècle).

« Il est décidé, sous la dynastie des Nguyen que tous les trois ans aura lieu le concours des armes (…) Le premier concours est daté l'année Thiêu Tri (1846). (…)
Première épreuve : poids de 100 cân à porter sur le parcours de 20 truong pour la mention passable, de 30 truong pour la mention bien et de 40 truong pour la mention très bien.
Deuxième partie du concours : maniement du Côn (bâton de bois dur ou de fer) et de la lance. La bâton de fer pèse 30 cân et ont la mention très bien ceux qui ont réussi à le manier en trois démonstrations successives (Thao), ceux qui n'ont pas réussi une démonstration complète sont éliminés du concours (…)
C'est aussi sous le règne de Tu Luc qu'il est ouvert un concours pour le choix d'un Thien Si (docteur militaire). Le programme est celui du concours Hong (pour le recrutement des licenciés), mais il est plus difficile. Ceux qui sont reçus doivent passer le concours Dinh (cours de palais royal). Il est décidé que tous ceux qui veulent se présenter aux concours Dinh doivent être volontaire pour l'examen des dix huit armes et des traités de stratégie militaire.
Le concours Dinh doit se passer sur une seule journée dans la cour du palais royal Thai Hoa et se compose de trois parties :

La première : maniement des dix huit armes différentes. Emploi d'armes véritables et si la démonstration d'une seule arme est manquée, le candidat est éliminé aussitôt.
La deuxième : démonstration de Quyên (boxe vietnamienne). Chaque candidat doit se battre contre cinq gardes royaux dont il doit vaincre au moins trois pour obtenir des points. Il est à noter que les gardes royaux sont aussi des gens qui s'y connaissent en boxe et que ceux qui ont été choisi pour être opposés aux candidats, au cas où ils seront vaincus, verront leurs traitements supprimés pendant neuf mois.
La troisième : combat au fouet et au bâton de fer encore contre cinq gardes royaux.
Ces trois parties étant passées avec succès, le candidat peut employer son arme favorite pour être alors opposé à cinq gardes royaux. Sont reçus ceux qui ont réussi à en vaincre au moins trois.
Ensuite, après le festin offert par le roi, les candidats doivent passer leurs compositions écrites et théoriques : chacun aura à traiter un sujet portant en général sur les traités militaires de Tôn Ngo , le livre élémentaire du militaire, le livre des armes, ou bien sur les grands combats des chefs militaires du passé. Ceux qui manquent de culture ne seront reçus qu'avec le grade de Pho Bang (inférieur au grade de docteur (…) »

On voit donc grâce à ce texte que le pratiquant de Vo Thuat devait connaître un programme précis de Quyên (les « boxes » vietnamiennes, équivalant des Tao chinois ou des kata japonais), qu'il devait connaître le combat à un contre plusieurs, et ceci tant à mains nues qu'aux armes, qu'il devait avoir une bonne condition physique.
Il se devait aussi de savoir monter et se battre à cheval et de connaître le maniement des 18 armes classiques, ainsi que les classiques de stratégie et de tactique militaire.

Quelques écoles transmettent toujours cet enseignement propice à former les élèves à la licence ou au doctorat d'arts martiaux, conservant intacte cette tradition, ce savoir et ce savoir-faire.

Maître Pham Co Gia précise par exemple au sujet de sa formation, lorsqu'elle se plaignait auprès de son maître de ne pas assez pratiquer « à mains nues » et de peut être trop étudier le maniement des armes, que celui-ci lui répondait : «  avec quoi tiens tu ces outils ? Avec quoi te déplaces tu ? Avec quoi peux tu réagir rapidement ? Si tu n'arrives pas à faire la liaison entre l'entraînement à ces armes et l'art « poings-pieds », retourne à tes ventes de savon !  »


Lors d'une interview accordée au magazine « Arts Martiaux » au Viêt-Nam en 1970, maître Truong Thanh Dang explique au sujet de son enseignement :

«  Je tiens compte du travail des Bai Quyên avant tout qui doivent être solides, pour cela il faut travailler beaucoup les posture. Puis j'enseigne le maniement des armes blanches (…) il sert à renforcer le travail des Bai Quyên. Bien que la technique à mains nues possède la parade en haut et en bas, ce n'est pas aussi synchroniser que le maniement des armes blanches.  »

La classification des armes blanches classiques demeure traditionnelle au Vietnam. Cette classification se fait par groupe d'armes de même catégorie. Certaines écoles de Binh Dinh (école Sa Long Cuong par exemple) l'ont officiellement établi ainsi :

1. Cung - Arc
2. Dai Dao - Hallebarde
3. Don Dao - Song dao Simple sabre, double sabre
4. Thuong Dao - Pique, lance
5. Doc Kiêm Song Kiêm - simple épée, épée double
6. Xa Mau - lance serpentine
7. Lang Khiên - bouclier
8. Doc Phu, Song Phu - hache simple, hache double
9. Kick - vouge
10. Roi - perche
11. Doc Gian - masse épée
12. Chuy - masse d'arme
13. Dinh Ba - fourche
14. Bua Cao - râteau de guerre
15. Côn (Doan, Te Mi, Truong) - bâton court, moyen, long
16. Song Tô - dagues jumelées
17. Song Xi - double bras armés
18. Day Xich - chaîne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l'éditorial « Connaisance du Viêt Nam », publié en 1954 et rédigé par Huard P. et Durand M., on peut voir au chapitre XI réservé à l'histoire de la guerre au Vietnam des tableaux représentants les armes traditionnelles utilisées par l'armée vietnamienne au XIXeme siècle :

 

Pour ce qui est du combat à mains nues, un texte en anglais sur les arts martiaux vietnamiens parut sur Internet précise (cclib.nsu.ru/projects/satbi/satbi-e/martart/vietnam.html) :

“Vo Binh Dinh is a style that originated in Binh Dinh (today Ngia Binh) Province. It is based on the assumption that the opponent is non-vietnamese and therefore likely taller and heavier. Hence a Vo Binh Dinh fighter constantly moves, changes positions, changes the directions of movement, uses counter-strikes to attacking arm or leg.”1

Le Vo Thuat faisant référence à Binh Dinh est donc un art à part au sein de la configuration martial du Viet-Nam.

Maître Tran Ngoc Dinh, explique au sujet des arts martiaux de Binh Dinh (www.vietanhmon.org/francese_file/binhdinh.htm) :


« L'appellation du style Binh Dinh est l'homonyme de celle de la région du Vietnam central , appelée actuellement Nghia Binh, qui s'étend derrière le port de Qui Nhon. Le Binh Dinh est un des styles vietnamiens les plus renommés, diffusé principalement dans le Vietnam central et méridional. Sa naissance est étroitement liée aux événements historiques qui ont caractérisé le pays à la fin du XVIII siècle.
Dans la seconde partie de l'an 700 le Vietnam tout d'abord gouverné par la dynastie des Le, était en pratique sous le contrôle de deux familles " Féodales ", les Trinh au nord et les Nguyen au Centre-Sud. Suivant la tradition, l'origine du style Bind Dinh doit être liée aux vicissitudes rencontrées par trois frères, Nguyen Nhac, Nguyen Lu et Nguyen Hue, qui au cours de l'année 1771, donnèrent vie à la révolte des " Tay Son ", du nom de leur village natal.
Il s'agit, à l'origine, d'une rébellion à caractère populaire, causée par la différence des conditions de vie des concitoyens sous l'administration des Seigneurs Nguyen, qui avec le temps s'élargit à tout le pays, et aux différentes couches de la population. En 1783 le prince Nguyen Anh fut obligé de s'enfuir et en 1786 la ville de Thang Long, forteresse des Trinh fut occupée (Hanoi). La dynastie des Le, profitant de la faiblesse des Seigneurs Trinh et Nguyen tenta de reconquérir le pouvoir effectif et demanda l'intervention de l'armée chinoise.
Le plus jeune des trois frères, Nguyen Hue, qui était considéré comme le patriarche du style Binh Dinh, fut un des meilleurs stratèges de l'époque. En 1788, il se proclama empereur sous le nom de Quang Trung et repoussa l'invasion du Vietnam septentrional par les troupes chinoises, intervenues pour soutenir la dynastie des Le.
Dans de nombreuses écoles, le style Binh Dinh est enseigné avec d'autres styles vietnamiens et sino-vietnamiens. Dans le centre du Vietnam existent différentes écoles traditionnelles de ce style, parmi lesquelles l'école Sa Long Cuong (le dragon qui se pose sur une dune de sable) où est également enseigné le style Thieu Lam (Shaolin), l'école Bach Ho (tigre blanc) et l'école Ngu Ho (cinq tigres).
Dans la région de Binh Dinh il existe deux communes, An Thai et An Nhon dont les écoles sont connues pour leur rivalité séculaire. La distinction entre les différentes écoles est importante, car le Binh Dinh est un style hétérogène, qui a subi de fortes contaminations et interprétations diverses, la description des quyen (formes), étant transmise surtout oralement, au moyen de "poésies"2 , correspondant à une séquence complexe de techniques.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Style Binh Dinh se développe donc dans un contexte historique, et ses caractéristiques naissent du conflit avec l'armée chinoise, constituée de soldats plus grands et robustes que les combattants vietnamiens. La stratégie de ce style se base donc sur le principe de la contre position : courte distance contre longue distance, souplesse contre rigidité, mobilité contre positions statiques.



Après la mort de Quang Trung et le retour au pouvoir de Nguyen Anh (1802), dans la région de Binh Dinh furent instaurées des lois qui limitaient le droit de réunion et interdisaient la pratique des arts martiaux. A cette interdiction est liée l'évolution d'une arme particulière du style Binh Dinh, le bâton Roi (dit " en queue de souri ", un long bâton qui se rétrécit sur une de ses extrémités, qui par ses caractéristiques de forme et de flexibilité permet d'exécuter des techniques qui sont à mi chemin entre celles de la lance et celles du bâton long.

Le programme de Binh Dinh comprend dix quyen (formes) à mains nues, pour lesquelles le nom rappelle souvent la tradition historique (Than Dong = " enfant roi du ciel ", héros légendaire de l'épopée vietnamienne), à la philosophie orientale (Bat Quai = 8) ou au monde animal et végétal (Long Ho = dragon et tigre, Lao Mai = le vieux prunier). Outre les quyen à mains nues, le programme comprend de nombreuses formes avec le bâton long (Con) et le bâton Roi, l'épée papillon (Dao), la lance (Thuong) et le sabre vietnamien (Kiem ou Guom)  »

 

1L'art martial de Binh Dinh est un style originaire de la province de Binh Dinh (aujourd'hui Ngia Binh). Il se base sur l'hypothèse que l'adversaire n'est pas vietnamien et donc plus grand et plus violent. D'où le fait qu'un pratiquant de Vo Binh Dinh va constamment se déplacer, changer de position, changer de directions dans ses mouvements, utilisant des contre attaques pour attaquer les bras ou les jambes.

2Dans les arts martiaux chinois et vietnamiens les formes sont transmises au travers des " poésies ", c'est à dire des phrases qui décrivent en termes poétiques le déroulement des techniques (par exemple : " ho lap binh duong " = le tigre descend de la montagne). Dans les styles chinois à chaque " poésie " correspond une seule technique ; dans les styles vietnamiens par contre, ces " poésies " qui doivent respecter des règles métriques particulières, sont plus courtes et à chaque phrase correspond un mouvement complexe, qui comprend plus d'une technique : de ceci dérive le fait qu'une quyen avec le même nom et les mêmes " poésies " peuvent êtres interprétées de façons différentes en fonction de l'école.

Histoire d'une méprise ou méprise de l'Histoire ?

Une question de logique... et de terminologie.

Autres faits d'importances...

Un cas d'école.

Une histoire pourtant récente !

Une question de reconnaissance.

Que sont les arts martiaux vietnamiens ?

Un peu d'histoire.

Comment se définissent les arts martiaux de la région de Binh Dinh ?

En conclusion…