Pour une autre " lecture " du Yijing...

Pour Wang Tse Ming, en tant que praticien du Tao (Shan Wei Dao Zhe ou Daoshi), la figure (Xiang), donc le symbole, ne peut se concevoir, par le biais de l’esprit et de l’acte, qu’en volume et en mouvement. Lorsqu’il s’agit des figures (Xiang) du Yijing... monogrammes (1 trait), bigrammes (2 traits), trigrammes ou Bagua (3 traits), hexagrammes (6 traits), des caractères antiques les désignant et surtout des commentaires nous avons généralement tendance à n’observer que l’éléphant mort (Xiang) qui n’est, somme toute, qu’un dépouille vide et inerte.
Chacun touche tour à tour les oreilles, la queue, les pattes, les défenses et en conclut " C’est bien un éléphant "... donc " C’est bien le Yijing ".
Voilà qui est fort instructif mais, comme le précisait Sunzi " Voir le soleil en été à midi ou entendre le tonnerre pendant un orage ne prouve pas qu’on ait l’œil acéré et l’ouïe fine...  ". Cela ne renseigne pas pour autant sur ce qu’est un éléphant vivant... donc en volume et en mouvement.
Dans cette vision statique, cadavérique, chacun sera dont tenté d’effectuer son propre commentaire sur ce qu’il estime être la vie de l’éléphant. Cela ne lui rendra pas pour autant la vie.

Dans ce cas le Yijing demeure comme le qualifie Wang " un honorable et magnifique ouvrage apportant de multiples réponses jadis censées à des questions présentement idiotes ".
Et Wang de brandir le Yijing en braillant à tue tête : " J’ai des réponses, j’ai des réponses... qui veut poser une question idiote ? ".
Yi signifie à la fois l’intangibilité, la simplicité, la transformation...

Cela est pourtant précisé dans le Grand Commentaire (Xici) dans la formule magistrale " Un Yin Un Yang c’est le Tao " (Yi Yin Yi Yang Zhi Wei Tao).
Ce même Grand Commentaire explique encore " La Vie qui engendre la Vie c’est la Mutation " et poursuit " Ainsi dans la Mutation, le Faîte Suprême (Taiji ou manifestation-image (Xiang) du Tao) engendre les Deux Modèles (Liang Yi) (Lao Yin ou Ancien Yin et Lao Yang ou Ancien Yang).
Les Deux Modèles engendrent les Quatre Figures (Shi Xiang) (Tai Yang ou Grand Yang le Ciel, Tai Yin ou Grand Yin la Terre, Shao Yang ou Petit Yang les Nuées, Shao Yin ou petit Yin les Ondées).

Les Quatre figures engendrent à leur tour les Huit Trigrammes (Bagua).
Ceux-ci déterminent le faste (Shun -littéralement le mouvement dextre ou direct, ce qui créée et engendre) et le néfaste (Ni - littéralement le mouvement sénestre ou inverse, ce qui domine et détruit). La détermination du faste ou du néfaste engendre les Grandes Œuvres
 ".

Dans ce principe d’intangibilité, de simplicité et de transformation on retrouve l’essentiel de l’oracle : affirmer ou accepter, nier ou refuser... puis agir en fonction des circonstances. Cela est également précisé par Zhen Xuan (127-200) : " Ce qui est mis en correspondance par le biais de la mutation, les opposés, les contraires comme oui et non, sont tous entrés dans ce monde par la porte commune et sont tous sortis du même principe. Ils ne sont pas des illusions subjectives de l’esprit humain mais des états objectifs de la nature Terre-Ciel, répondant aux deux états alternants du Tao, Yin Yang, concentration expansion, flux et reflux. La réalité profonde, le Principe demeure toujours le même, essentiellement. Mais l’alternance de son repos et de son mouvement crée le jeu des causes et des effets, un va et vient incessant. A ce jeu le sage laisse son libre cours. Il se garde bien d’intervenir, tout ce qu’il fait, lorsqu’il agit, c’est de laisser voir son exemple ". Wang résume cela par " Lorsqu’on pose une question au Yijing il répond par une figure (Xiang) plus ou moins complexe symbolisant un état objectif manifesté entre le Ciel et la Terre, donc susceptible de transformation et de mutation, et correspondant à l’illusion subjective et humaine du oui, du non ou du peut-être ".

Lao Yang est " Oui ",
Lao Yin est " Non ".
Tai Yang est " Oui-Oui ",
Tai Yin est " Non-Non ",
Shao Yang est " Oui tempéré par le Non ",
Shao Yin est " Non tempéré par le Oui "...
Kien ou Qian est " Oui-Oui-Oui " ;
Tchen ou Zhen est " Oui-Non-Non " ;
Kan est " Non-Oui-Non " ;
Kun est " Non-Non-Non " ;
Souen ou Xun est " Non-Oui-Oui " ;
Li est " Oui-Non-Oui " ;
Touei ou Dui est " Non-Non-Oui "...
et il en va ainsi des soixante quatre Hexagrammes, chacun composé de six traits signifiant séparément " Oui " ou " Non "... acceptation, refus...


64 hexagrammes du Yijing

favorable, défavorable... ouvert, fermé... positif, négatif... évolution, involution... et ceci en fonction du contexte auquel se trouve confronté l’hexagramme.

L’approche purement intellectuelle du Yijing est donc facile lorsqu’il s’agit d’examiner et de comprendre les monogrammes (1 trait) puisqu’il s’agit simplement d’une valeur positive ou d’une valeur négative, laquelle peut d’ailleurs demeurer stable ou évoluer dans son contraire. Elle est aisée lorsqu’il s’agit encore des bigrammes (2 traits) puisqu’il s’agit des " Quatre Figures " (Shi Xiang) correspondant aux orients (Sud, Nord, Est, Ouest) ou aux saisons (Eté, Hiver, Printemps, Automne) ou aux éléments fondamentaux de l’énergétique chinoise (Feu, Eau, Bois (ou Vent), Métal)... ou aux périodes de la vie... etc mais se complique quelque peu avec les Huit Trigrammes (Bagua) d’autant plus que ceux-ci peuvent être placés de deux façons différentes autour d’un axe central suivant qu’il s’agisse de la disposition dite de Fuxi (Fou Hi) ou du " Ciel Antérieur " (avant la création du Ciel ou ordre nouménal) ou de la disposition dite de Wen Wang (Roi Wen) ou du " Ciel Postérieur " (après la création du Ciel ou ordre phénoménal). A partir des trigrammes l’analyse intellectuelle ne suffit plus pour définir une valeur spécifique à chacun d’entre-eux et il devient nécessaire d’utiliser une valeur purement symbolique, donc plus ou moins arbitraire puisque le symbole en cause peut être perçu différemment ceci en fonction du contexte culturel.

Il s’agit donc, qu’on le veuille ou non, d’un système conventionnel auquel on accepte d’adhérer ou non. Ceci est encore plus vrai pour les hexagrammes qui nécessitent, en ce qui concerne les commentaires habituels, une adaptation puis une interprétation tout à fait subjective. A partir de là il existe plusieurs hypothèses...
Soit on utilise le texte classique, le plus proche possible des anciennes éditions chinoises, soit on utilise une adaptation plus ou moins libre de textes chinois plus ou moins anciens, soit on utilise une adaptation très libre de ces mêmes adaptations... Il devient donc très difficile de déterminer si le texte de l’hexagramme considéré est un mot à mot issu directement du chinois ancien (Traduction de la version du Yijing de Mawangdui datant du second siècle avant notre ère)... si le texte provient de la traduction directe d’un ouvrage chinois plus récent, donc déjà adapté... si le texte est une simple adaptation d’une quelconque traduction... ou s’il s’agit purement et simplement d’une nouvelle relecture de la énième adaptation de la traduction la plus en vogue. Dans ce cas s’agit-il encore du Yijing ? Que lire et que comprendre ?

Entre " Rencontrer le chef de la tribu des Fei, rien de désastreux ne surviendra, mais seulement pendant la prochaine décade. Aller de l’avant on sera récompensé "...  
Rencontrer le maître équivalent ; bien qu’une décade, pas de culpabilité, en entreprenant il y a des louanges "...
Rencontrer par hasard un maître bien apparié, bien que pendant une semaine. Pas de faute. Aller amène à se surpasser "...
On obtient une aide ou une amitié importante. Ne pas sacrifier toutefois sa personnalité et son idéal "...
Ne jamais chercher à être plus haut que les autres "...
Il rencontre un compagnon qui lui ressemble comme un frère. Pas de blâme. Amélioration si vous progressez "...
Bien que n’étant pas égaux, ils se suivent s’entraidant mutuellement. Ils tentent une entreprise et peuvent achever leur œuvre. Ils méritent des louanges "...
Et encore s’agit-il ici des traductions du même passage issues des ouvrages réputés comme les plus sérieux. D’autre part, la plupart de ces " auteurs " s’accordent sur le fait que cet hexagramme, le cinquante cinquième en l’occurrence, Feng ou Fong, représente l’image (Xiang) de l’abondance, de la pléthore et qu’il se compose de deux trigrammes : à sa base le Feu (Li), soleil ou éclair, clarté, clairvoyance et à son sommet l’Eveilleur, le tonnerre (Zhen), l’impulsion, la croissance.
Eclair et tonnerre se manifestent. Clarté à la base, mouvement au sommet caractérisent cet hexagramme dont l’ancienne graphie désignait un vase rituel destiné au sacrifice placé sous deux épis symbolisant la récolte abondante.
Energétiquement, avant que s’opèrent d’éventuelles mutations, cet hexagramme se compose de trois bigrammes : à la base le Petit Yang (Est, printemps, renaissance, énergie du Bois) ; au centre le Grand Yang (Sud, été, abondance, énergie du Feu) ; au sommet le Grand Yin (Nord, hiver, décadence, énergie de l’eau). Il est visible que ce qui est extrême, l’abondance (Eclair et tonnerre) ne pourra se maintenir. Lorsque le développement atteint son apogée commence alors le déclin. Si on transcrit les bigrammes par de simples postures le bigramme inférieur représente quelqu’un à genoux, le bigramme médian quelqu’un debout, le bigramme supérieur quelqu’un allongé.

Dans la conception taoïste il s’agit d’un rituel d’offrande... dans un premier temps l’officiant s’agenouille devant le vase rituel ; dans un second temps il se relève, s’avance vers l’autel et présente l’offrande au ciel, dans un troisième temps il se recule et se prosterne profondément face au sol.
Dans une certaine mesure l’énergie est mise en relation avec le foie et la vue puis avec le cœur et le toucher et enfin avec les reins et l’ouïe. Voir, prendre, écouter... ou savoir, comprendre, entendre. Il existe, enfin, des relations subtiles entre les divers traits de l’hexagramme... le premier et le quatrième, le second et le cinquième, le troisième et le sixième... ce qui permet de considérer une autre image (Xiang) de l’hexagramme originel.

Cette vision pragmatique du Yijing puisqu’elle passe par le corps, par l’action symbolique vécue physiquement est, en particulier, celle qui fut développée, à partir des pratiques taoïstes, par les maîtres du Bagua Zhang (Paume des Huit Trigrammes), l’un des trois grands " Arts Martiaux " (Wushu) internes (Nei Jia Quan). Le Maître Sun Lutang (Sun Fukuan), connu sous le surnom de " Maître aux Trois Paumes " (1861 -1932) donne à ce sujet quelques explications dans son fameux " Bagua Quan Xue " (Etude sur les Huit Trigrammes) : " L’art des Huit Trigrammes se matérialise dans les multiples mutations qui ne connaissent aucune limité. Mais ces mutations ne peuvent pas être séparées des Huit Trigrammes, les Huit Trigrammes des Quatre manifestations, les Quatre manifestations des Deux Phénomènes, les Deux Phénomènes de la pulsion du Qi Unique et le Qi Unique du Vide originel lequel est dépourvu de signes matériels. Tous les changements viennent du vide et y retournent ainsi que le repos contient le mouvement potentiel. La compréhension vécue de ceci au travers de la pratique permet, bien qu’utilisant le corps, de parvenir à l’oubli. Celui qui parvient à atteindre cet état est capable de voir sans regarder , d’entendre sans écouter, de palper sans toucher, de faire des changements sans bouger, de triompher sans intervenir. Ceci est l’art de penser sans avoir d’idées, d’agir sans se contraindre et c’est là que consiste l’obéissance de l’homme au Tao. Cet Art du Poing (Quan Shu) est donc l’incarnation du principe créateur du Tao ".
Le maître Sun dans l’avant propos de son traité de Bagua explique le but de cette pratique : " En étudiant et en pratiquant le Bagua, nous avons pour but de consolider notre santé en suivant les règles exposées et sans violer les principes de la nature. Ce faisant on acquiert le savoir-faire de l’autodéfense et l’on en tire grand profit pour préserver son intégrité. Cela permet, peu à peu, d’aboutir à la compréhension de la meilleure méthode de transformation (Yi) de l’esprit (Shen) et, finalement de permettre à cette pratique d’exercer une influence sur le cours des événements eux-mêmes ".
Consolider la santé en respectant la nature et autrui, retrouver son autonomie, éveiller l’esprit, exercer une influence sur le cours des événements est déjà un autre programme que la simple divination. Il ne s’agit donc plus d’une simple spéculation pour intellectuel assis mais de la mise en œuvre pragmatique d’une alchimie de la pensée et du mouvement aboutissant à l’acte ultime de création.

1/ Suivant Anne CHENG dans Histoire de la pensée chinoise (Editions du Seuil) : " Wang Yangming est devenu le personnage clé de l’histoire du confucianisme des Ming. Son influence a été énorme sur ses disciples comme sur ses détracteurs et rien ne peut être dit de l’histoire des idées au XVIe et au XVIIe siècle qui ne ramène à lui d’une manière ou d’une autre... Son insatiable curiosité se porte tour à tour sur la préparation des concours mandarinaux, les arts militaires et les techniques taoïstes de longévité... Son enseignement devait connaître une fortune considérable en Corée puis au Japon où il était encore vivant dans l’esprit des réformateurs de l’ère Meiji en 1868 ".

2/ Ling Pao Ming (Clarté du Joyau Ecarlate). C’est avec les Ecoles du Mao Chan ( Admirable Montagne) et du Jing Dan (Cinabre d’Or) l’une des trois grandes traditions du Taoïsme des Praticiens de l’Alchimie Interne (Neidan).

3/ Wang Xiangzhai (Wang Hsiang Chai ou Yu Sen), décédé à Pékin à la fin des années soixante, fut le disciple en Taiji Quan (Tai Chi Chuan) de Zhang Qinlin (Chang Qin Lin) et en Xingyi Quan (Hsing I Chuan) de Guo Yunshen (Kuo Yun Shen) connu sous le pseudonyme de Fo Jun Sha (La paume dévastatrice du Bouddha).
A été à l’origine du renouveau des pratiques énergétiques en République Populaire de Chine. Fondateur du Dachengquan (Ta Tcheng Chuan), synthèse entre le Taiji Quan, le Bagua Zhang et le Xingyi Quan et diverses méthodes basées sur le contrôle du souffle (" QiGong "), il représente un courant de pratique situé entre la tradition ancienne et classique liée au courant taoïste et le pragmatisme caustique prôné par Deng Xaoping... " Peu importe qu’un chat soit noir ou gris, l’important est qu’il attrape des souris ".

 
Encadré : Tableau de mutation des Deux Phénomènes, Quatre Manifestations, Huit Trigrammes.