|
|
 |
| |
|
|
|
Pour une autre " lecture " du Yijing...

Wang Tse Ming ou Wang Zemin (1909 2002)
"Le Yijing est un sage capable de répondre aux questions les plus idiotes"
Pour Wang
Tse Ming, en tant que praticien du Tao (Shan Wei Dao Zhe ou
Daoshi), la figure (Xiang), donc le symbole, ne peut se concevoir,
par le biais de l’esprit et de l’acte, qu’en volume et en mouvement.
Lorsqu’il s’agit des figures (Xiang) du Yijing... monogrammes (1
trait), bigrammes (2 traits), trigrammes ou Bagua (3 traits), hexagrammes
(6 traits), des caractères antiques les désignant
et surtout des commentaires nous avons généralement
tendance à n’observer que l’éléphant mort (Xiang)
qui n’est, somme toute, qu’un dépouille vide et inerte.
Chacun touche tour à tour les oreilles, la queue, les pattes,
les défenses et en conclut " C’est bien un éléphant "...
donc " C’est bien le Yijing ".
Le Yijing n'appartient donc pas à un "auteur", à un adaptateur, à un traducteur, à un commentateur, à un vendeur de papier ou de stages mais à celui, ou à celle, qui le met en pratique !
Voilà qui est fort instructif mais, comme le précisait
Sunzi " Voir le soleil en été à
midi ou entendre le tonnerre pendant un orage ne prouve pas qu’on
ait l’œil acéré et l’ouïe fine... ".
Cela ne renseigne pas pour autant sur ce qu’est un éléphant
vivant, donc en volume et en mouvement.
Dans cette vision statique, cadavérique, chacun sera dont
tenté d’effectuer son propre commentaire sur ce qu’il estime
être la vie de l’éléphant. Cela ne lui rendra
pas pour autant la vie.
Dans ce cas le Yijing demeure comme le qualifie Wang " un
honorable et magnifique ouvrage apportant de multiples réponses
jadis censées à des questions présentement
idiotes ".
Et Wang de brandir le Yijing en braillant à tue tête :
" J’ai des réponses, j’ai des réponses...
qui veut poser une question idiote ? ".
Yi signifie à la fois l’intangibilité, la simplicité,
la transformation...
Mais les Anglo-Saxons ne s'ennuient pas avec ces nuances impalpables et préfèrent "Book of Change"
Change c'est simplement le changement.
Changement, transformation, adaptation le Yijing peut tenir entièrement dans ces mots clés.
Cela est pourtant précisé dans le Grand Commentaire
(Xici) dans la formule magistrale
" Un Yin Un Yang c’est
le Tao " (Yi Yin Yi Yang Zhi Wei Tao) ou (Pei Yin Pei Yang Shang Wei Dao).
Ce même Grand Commentaire explique encore " La
Vie qui engendre la Vie c’est la Mutation " et poursuit
" Ainsi dans la Mutation, le Faîte Suprême
(Taiji ou manifestation-image (Xiang) du Tao) engendre les Deux
Modèles (Liang Yi) (Lao Yin ou Ancien Yin et Lao Yang ou
Ancien Yang).
Les Deux Modèles engendrent les Quatre Figures (Shi Xiang)
(Tai Yang ou Grand Yang le Ciel, Tai Yin ou Grand Yin la Terre,
Shao Yang ou Petit Yang les Nuées, Shao Yin ou petit Yin
les Ondées).
Les Quatre figures engendrent à leur tour les Huit Trigrammes
(Bagua).
Ceux-ci déterminent le faste (Shun -littéralement
le mouvement dextre ou direct, ce qui créée et engendre)
et le néfaste (Ni - littéralement le mouvement sénestre
ou inverse, ce qui domine et détruit).
La détermination
du faste ou du néfaste engendre les Grandes uvres ".
Dans ce principe d’intangibilité, de simplicité et
de transformation on retrouve l’essentiel de l’oracle : affirmer
ou accepter, nier ou refuser puis agir en fonction des circonstances.
Mais l'ennui c'est que "affirmation ou "négation" dans la vision classique chinoise n'ont pas la même valeur que la vision occidentale manichéenne du "oui" ou du "non" .
Cela est également précisé par Zhen Xuan (127-200) :
" Ce qui est mis en correspondance par le biais de la
mutation, les opposés, les contraires comme oui et non, sont
tous entrés dans ce monde par la porte commune et sont tous
sortis du même principe.
Ils ne sont pas des illusions subjectives
de l’esprit humain mais des états objectifs de la nature
Terre-Ciel, répondant aux deux états alternants du
Tao, Yin Yang, concentration expansion, flux et reflux. La réalité
profonde, le Principe demeure toujours le même, essentiellement
Mais l’alternance de son repos et de son mouvement crée le
jeu des causes et des effets, un va et vient incessant. A ce jeu
le sage laisse son libre cours. Il se garde bien d’intervenir, tout
ce qu’il fait, lorsqu’il agit, c’est de laisser voir son exemple ".
Wang résume cela par " Lorsqu’on pose une question
au Yijing il répond par une figure (Xiang) plus ou moins
complexe symbolisant un état objectif manifesté entre
le Ciel et la Terre, donc susceptible de transformation et de mutation,
et correspondant à l’illusion subjective et humaine du oui,
du non ou du peut-être ".
|
Une vision très pragmatique qui embête les intellectuels de la chose !
Lao Yang est " Oui ",
Lao Yin est " Non ".
Tai Yang est " Oui-Oui ",
Tai Yin est " Non-Non ",
Shao Yang est " Oui tempéré par le Non ",
Shao Yin est " Non tempéré par le Oui "...
Kien ou Qian est " Oui-Oui-Oui " ;
Tchen ou Zhen est " Oui-Non-Non " ;
Kan est " Non-Oui-Non " ;
Kun est " Non-Non-Non " ;
Souen ou Xun est " Non-Oui-Oui " ;
Li est " Oui-Non-Oui " ;
Touei ou Dui est " Non-Non-Oui "...
Mais en dehors du contexte manichéen que les Occidenteux veulent absolument plaquer sur le Yijing !
Il faudrait considérer "oui/non" comme le principe informatique "1/0".
Qui ne considère en aucune façon "bien/mal" ou "favorable/défavorable"
Mais simplement un état, une situation qui ne demande qu'à évoluer.
et il en va ainsi des soixante quatre Hexagrammes, chacun
composé de six traits signifiant séparément
" Oui " ou " Non "... acceptation, refus...

64 hexagrammes du Yijing
|
favorable, défavorable... ouvert, fermé... positif,
négatif... évolution, involution... et ceci en fonction
du contexte auquel se trouve confronté l’hexagramme.
|
L’approche purement intellectuelle du Yijing est donc facile lorsqu’il
s’agit d’examiner et de comprendre les monogrammes (1 trait) puisqu’il
s’agit simplement d’une valeur positive ou d’une valeur négative,
laquelle peut d’ailleurs demeurer stable ou évoluer dans
son contraire.
Elle est aisée lorsqu’il s’agit encore des
bigrammes (2 traits) puisqu’il s’agit des " Quatre Figures "
(Shi Xiang) correspondant aux orients (Sud, Nord, Est, Ouest) ou
aux saisons (Eté, Hiver, Printemps, Automne) ou aux éléments
fondamentaux de l’énergétique chinoise (Feu, Eau,
Bois (ou Vent), Métal) ou aux périodes de la vie
etc mais se complique quelque peu avec les Huit Trigrammes (Bagua)
d’autant plus que ceux-ci peuvent être placés de deux
façons différentes autour d’un axe central suivant
qu’il s’agisse de la disposition dite de Fuxi (Fou Hi) ou du " Ciel
Antérieur " (avant la création du Ciel
ou ordre nouménal) ou de la disposition dite de Wen Wang
(Roi Wen) ou du " Ciel Postérieur "
(après la création du Ciel ou ordre phénoménal).
A partir des trigrammes l’analyse intellectuelle ne suffit plus
pour définir une valeur spécifique à chacun
d’entre-eux et il devient nécessaire d’utiliser une valeur
purement symbolique, donc plus ou moins arbitraire puisque le symbole
en cause peut être perçu différemment ceci en
fonction du contexte culturel.
Et pour la plupart des Chinois, lettrés ou non le Ciel antérieur (Xan Tian) c'est simplement "avant d'avoir vu le jour" et le Ciel Postérieur (Hou Tian) après avoir vu le jour.
Donc simplement avant de naître et après la naissance.
La respiration du "Ciel Antérieur" est, par exemple la respiration de l'embryon dans le ventre de sa mère et la respiration du "Cile Postérieur" la respiration après la naissance.
Cela implique aussi qu'il y a "quelque chose avant et autre chose après" !
Il s’agit donc, qu’on le veuille ou non, d’un système conventionnel
auquel on accepte d’adhérer ou non.
Ceci est encore plus
vrai pour les hexagrammes qui nécessitent, en ce qui concerne
les commentaires habituels, une adaptation puis une interprétation
tout à fait subjective. A partir de là il existe plusieurs
hypothèses.
Soit on utilise le texte classique, le plus proche possible des
anciennes éditions chinoises, soit on utilise une adaptation
plus ou moins libre de textes chinois plus ou moins anciens, soit
on utilise une adaptation très libre de ces mêmes adaptations.
Il devient donc très difficile de déterminer si le
texte de l’hexagramme considéré est un mot à
mot issu directement du chinois ancien (Traduction de la version
du Yijing de Mawangdui datant du second siècle avant notre
ère).
Si le texte provient de la traduction directe d’un
ouvrage chinois plus récent, donc déjà adapté.
Si le texte est une simple adaptation d’une quelconque traduction ou s’il s’agit purement et simplement d’une nouvelle relecture de
la énième adaptation de la traduction la plus en vogue.
Dans ce cas s’agit-il encore du Yijing ?
Que lire et que comprendre ?
Entre
" Rencontrer le chef de la tribu des Fei, rien
de désastreux ne surviendra, mais seulement pendant la prochaine
décade. Aller de l’avant on sera récompensé "...
" Rencontrer le maître équivalent ;
bien qu’une décade, pas de culpabilité, en entreprenant
il y a des louanges "...
" Rencontrer par hasard un maître bien apparié,
bien que pendant une semaine. Pas de faute. Aller amène à
se surpasser "...
" On obtient une aide ou une amitié importante.
Ne pas sacrifier toutefois sa personnalité et son idéal "...
" Ne jamais chercher à être plus haut que
les autres "...
" Il rencontre un compagnon qui lui ressemble comme un
frère. Pas de blâme. Amélioration si vous progressez "...
" Bien que n’étant pas égaux, ils se suivent
s’entraidant mutuellement. Ils tentent une entreprise et peuvent
achever leur œuvre. Ils méritent des louanges "...
Et encore s’agit-il ici des traductions du même passage issues
des ouvrages réputés comme les plus sérieux.
D’autre part, la plupart de ces " auteurs "
s’accordent sur le fait que cet hexagramme, le cinquante cinquième
en l’occurrence, Feng ou Fong, représente l’image (Xiang)
de l’abondance, de la pléthore et qu’il se compose de deux
trigrammes : à sa base le Feu (Li), soleil ou éclair,
clarté, clairvoyance et à son sommet l’Eveilleur,
le tonnerre (Zhen), l’impulsion, la croissance.
Eclair et tonnerre se manifestent. Clarté à la base,
mouvement au sommet caractérisent cet hexagramme dont l’ancienne
graphie désignait un vase rituel destiné au sacrifice
placé sous deux épis symbolisant la récolte
abondante.
Energétiquement, avant que s’opèrent d’éventuelles
mutations, cet hexagramme se compose de trois bigrammes : à
la base le Petit Yang (Est, printemps, renaissance, énergie
du Bois) ; au centre le Grand Yang (Sud, été,
abondance, énergie du Feu) ; au sommet le Grand Yin
(Nord, hiver, décadence, énergie de l’eau).
Il est
visible que ce qui est extrême, l’abondance (Eclair et tonnerre)
ne pourra se maintenir.
Lorsque le développement atteint
son apogée commence alors le déclin. Si on transcrit
les bigrammes par de simples postures le bigramme inférieur
représente quelqu’un à genoux, le bigramme médian
quelqu’un debout, le bigramme supérieur quelqu’un allongé.
Dans la conception taoïste il s’agit d’un rituel d’offrande...
dans un premier temps l’officiant s’agenouille devant le vase rituel ;
dans un second temps il se relève, s’avance vers l’autel
et présente l’offrande au ciel, dans un troisième
temps il se recule et se prosterne profondément face au sol.
Dans une certaine mesure l’énergie est mise en relation avec
le foie et la vue puis avec le cœur et le toucher et enfin avec
les reins et l’ouïe. Voir, prendre, écouter... ou savoir,
comprendre, entendre.
Il existe, enfin, des relations subtiles entre
les divers traits de l’hexagramme... le premier et le quatrième,
le second et le cinquième, le troisième et le sixième.
Ce qui permet de considérer une autre image (Xiang) de l’hexagramme
originel.
Cette vision pragmatique du Yijing puisqu’elle passe par le corps,
par l’action symbolique vécue physiquement est, en particulier,
celle qui fut développée, à partir des pratiques
taoïstes, par les maîtres du Bagua Zhang (Paume des Huit
Trigrammes), l’un des trois grands " Arts Martiaux "
(Wushu) internes (Nei Jia Quan). Le Maître Sun Lutang (Sun
Fukuan), connu sous le surnom de " Maître aux Trois
Paumes " (1861 -1932) donne à ce sujet quelques
explications dans son fameux " Bagua Quan Xue "
(Etude sur les Huit Trigrammes) :
" L’art des Huit
Trigrammes se matérialise dans les multiples mutations qui
ne connaissent aucune limité.
Mais ces mutations ne peuvent
pas être séparées des Huit Trigrammes, les Huit
Trigrammes des Quatre manifestations, les Quatre manifestations
des Deux Phénomènes, les Deux Phénomènes
de la pulsion du Qi Unique et le Qi Unique du Vide originel lequel
est dépourvu de signes matériels.
Tous les changements
viennent du vide et y retournent ainsi que le repos contient le
mouvement potentiel.
La compréhension vécue de ceci
au travers de la pratique permet, bien qu’utilisant le corps, de
parvenir à l’oubli.
Celui qui parvient à atteindre
cet état est capable de voir sans regarder , d’entendre sans
écouter, de palper sans toucher, de faire des changements
sans bouger, de triompher sans intervenir.
Ceci est l’art de penser
sans avoir d’idées, d’agir sans se contraindre et c’est là
que consiste l’obéissance de l’homme au Tao.
Cet Art du Poing
(Quan Shu) est donc l’incarnation du principe créateur du
Tao ".
Le maître Sun dans l’avant propos de son traité de
Bagua explique le but de cette pratique :
" En étudiant
et en pratiquant le Bagua, nous avons pour but de consolider notre
santé en suivant les règles exposées et sans
violer les principes de la nature. Ce faisant on acquiert le savoir-faire
de l’autodéfense et l’on en tire grand profit pour préserver
son intégrité. Cela permet, peu à peu, d’aboutir
à la compréhension de la meilleure méthode
de transformation (Yi) de l’esprit (Shen) et, finalement de permettre
à cette pratique d’exercer une influence sur le cours des
événements eux-mêmes ".
Consolider la santé en respectant la nature et autrui, retrouver
son autonomie, éveiller l’esprit, exercer une influence sur
le cours des événements est déjà un
autre programme que la simple divination.
Il ne s’agit donc plus
d’une simple spéculation pour intellectuel assis mais de
la mise en œuvre pragmatique d’une alchimie de la pensée
et du mouvement aboutissant à l’acte ultime de création.
Il ne suffit pas de "gagner à être connu" mais d'agir.
C'est le principe essentiel développé par Wang Yang Ming et transmis par Wang Tse Ming.
1/ Suivant Anne CHENG dans Histoire
de la pensée chinoise (Editions du Seuil) : " Wang
Yangming est devenu le personnage clé de l’histoire du
confucianisme des Ming.
" Son influence a été énorme
sur ses disciples comme sur ses détracteurs et rien ne peut
être dit de l’histoire des idées au XVIe et au XVIIe
siècle qui ne ramène à lui d’une manière
ou d’une autre... Son insatiable curiosité se porte tour
à tour sur la préparation des concours mandarinaux,
les arts militaires et les techniques taoïstes de longévité...
Son enseignement devait connaître une fortune considérable
en Corée puis au Japon où il était encore vivant
dans l’esprit des réformateurs de l’ère Meiji en 1868 ".
2/ Ling Pao Ming (Clarté du
Joyau Ecarlate). C’est avec les Ecoles du Mao Chan ( Admirable
Montagne) et du Jing Dan (Cinabre d’Or) l’une des trois grandes
traditions du Taoïsme des Praticiens de l’Alchimie Interne
(Neidan).
3/ Wang
Xiangzhai (Wang Hsiang Chai ou Yu Sen), décédé
à Pékin à la fin des années soixante,
fut le disciple en Taiji Quan (Tai Chi Chuan) de Zhang Qinlin (Chang
Qin Lin) et en Xingyi Quan (Hsing I Chuan) de Guo Yunshen (Kuo Yun
Shen) connu sous le pseudonyme de Fo Jun Sha (La paume dévastatrice
du Bouddha).
A été à l’origine du renouveau des pratiques
énergétiques en République Populaire de Chine.
Fondateur du Dachengquan (Ta Tcheng Chuan), synthèse entre
le Taiji Quan, le Bagua Zhang et le Xingyi Quan et diverses méthodes
basées sur le contrôle du souffle (" QiGong "),
il représente un courant de pratique situé entre la
tradition ancienne et classique liée au courant taoïste
et le pragmatisme caustique prôné par Deng Xaoping...
" Peu importe qu’un chat soit noir ou gris, l’important
est qu’il attrape des souris ".
|
| |
Encadré : Tableau
de mutation des Deux Phénomènes, Quatre Manifestations,
Huit Trigrammes. |
|