De la lance de Yue Fei à l'Art du Poing et au "Bâton de l'Interne"

Yue Fei fut donc un grand innovateur puisqu’à lui seul il généra : une pratique interne, donc une forme de "Qigong" demeurée classique, destinée à entretenir la santé et la vitalité de ses troupes, le Baduanjin ou Pa Tuan Chin (Huit Précieux Brocards) ; un art du poing externe pour le combat à main nue des troupes le Yi Yue San Shou aussi nommé " Boxe des Serres de l’Aigle " ; une méthode de combat à la lance ; une stratégie de commandement basée sur les Huit Trigrammes et les Cinq Eléments, le Yue Fei Gu Lian Jiang (Lance fondue à un crochet de Yue Fei) c'est déjà pas mal pour un seul homme fut-il extraordinaire.

Mais, les circonstances firent qu’il ne se contenta pas de cela. L’un de ses plus habiles officiers était, comme lui, un fabuleux expert dans le combat à la lance et, en tournois, rien ne pouvait départager les deux hommes.

Yue Fei vouait donc une grande amitié à cet officier Liang Jing San. Or, celui-ci un jour tomba dans une embuscade tendue par les Jin, fut désarmé et se fit tuer par la piétaille adverse. Yue Fei témoin de la scène ne put intervenir et constata que Liang Jing San qui était un tigre lorsqu’il était armé ne put réagir à main nue contre les attaques dont il fut la victime.
Yue Fei décida donc, à partir de ce jour, d’adapter les mouvements et les principes de l’art de la lance à une méthode de combat à main nue.

Bibliographie :

GENERAL YUE FEI - A novel by Qian Cai of the Qing Dynasty
Translated by T.L. Yang
Joint Publishin (H.K.) CO. LTD

Wu Hsing Chuan ou génération des cinq mouvements

Ce faisant il jeta les bases essentielles du Xingyiquan puisqu’il basa cette méthode sur les Cinq Eléments utilisés dans l’art de la lance :

La forme d’Eau liée à la pique d’estoc devint l’esquive et le fait d’utiliser la pique de la main. (Tsuan Chuan)
La forme de Bois lié au contre devint la saisie et la projection et le fait d’utiliser la griffe. (Peng Chuan)
La forme de Feu lié à la frappe de l’étendard devint la frappe et le fait d’utiliser le poing. (Pao Chuan)
La forme de Terre liée au contre devint le blocage et le fait d’utiliser la paume. (Heng Chuan)
Enfin, la forme de Métal liée à la taille devint la coupe et le fait d’utiliser le tranchant de la main. (Pi Chuan)

L’esquive de l’Eau permit le recul tournoyant (aller en arrière et descendre).
Le contre du Bois devint le fait de tourner vers l’intérieur pour mieux saisir et projeter.
La frappe du Feu devint le fait d’avancer.
Le contre de la Terre devint le maintient de la position en demeurant sur place.
La coupe du Métal devint le fait de tourner vers l’extérieur de manière à détourner (dé-tourner) l’attaque.

La forme de base incluait dont tout autant le travail sur la paume (Terre), le tranchant (Métal), la pique (Eau), la saisie-projection (Bois) et le poing (Feu) que des postures et déplacements.
Yue Fei se rendit compte que ce qui était possible de pratiquer à la lance et à main nue était également possible à pratiquer avec d’autres armes épée, sabre, chaîne de combat .

Il réserva donc cette pratique globale à ses officiers constatant que cette nouvelle méthode, à l’instar du Baduanjin, était favorable pour entretenir la vitalité, le courage et la santé.
Elle se coupla donc à la pratique de la Lance du Yue Fei .

Par la suite elle continua à se transmettre de génération en génération sous la dénomination "Bâton de l’Interne" (Neigun ou Nei Kwon) afin que le secret fut protégé.
L’un des premiers à le lever, sinon à le dévoiler, fut Luo Guan-Zhong dans son roman "Au bord de l’Eau" ( Luo Guan Zhong Shi Nai Han Shui Hu Zhuan) dont la première parution remonte à 1550.
Dans ce fameux ouvrage traduit par Jacques Dars et paru aux Édition Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade) on retrouve donc dans le tome II au chapitre LVII un passage consécutif à Xu Ning, dit "le Lancier d’Or" qui connaissait le secret du maniement de cette "hanicroche" et qui le transmet aux chefs de la rébellion dans ces termes précis :

" Chaque fois que vous utiliserez cette arme, il faudra décomposer les mouvements à partir de la taille ; il y a sept positions supérieures et médianes, trois coups de crochage, quatre coups droits plus un coulé et une parade de tac, ce qui fait un total de neuf suites de mouvements.

Si vous combattez à pied avec cette hanicroche vous y trouverez aussi de grands avantages. Faites d’abord huit pas en avant en exécutant les quatre coups droits de lame, puis une passe à découvert au douzième pas, riposte ; au seizième, volte face, dégagement puis coup de pointe vers le haut et estocade vers le bas ; crochez à droite et dégagez à gauche avec la lame ; au trente sixième pas, mise en garde complète et attaque de l’ennemi tout en esquivant.
Telle est la règle authentique du maniement de la hanicroche. Il y a d’ailleurs une formule rimée qui en fait foi :
" Quatre bottes ; trois accrocs, sept passes et neuf gestes en tout mettent fin au combat ".

Ensuite Xu Ning exécuta selon la règle authentique chacune des neuf séries de mouvements afin que tous les capitaines puissent se rendre compte.
Les soldats, eux, voyant avec quelle dextérité Xu Ning voltiger sa hanicroche exultaient. A partir de ce jour là, les plus aptes et les plus vigoureux soldats d’élite ne firent plus que s’entraîner de l’aube à la nuit ".

Jacques Dars dans ses notes précise que la hanicroche ou anicroche (Gou Lian Qiang), sorte de pique à fer unciné, était utilisée pour crocher et démonter les cavaliers. Il précise également que Xu Ning est littéralement " Maître Instructeur de la compagnie des Lances d’Or de la Garde Impériale (Jin-Qiang-Ban jiao shi).

Quoi qu’il en soit, la pratique du " bâton de l’Interne " se poursuivit au sein de la branche du Xingyiquan de forme naturelle (Ziran) et fut transmise à Guo Yunshen (Kuo Yun Shen) par Li Lo Neng (Li Neng Jan) qui, lui-même disait la détenir de Cai Lingbang (Tsai Ling Pang).
Cette pratique à partir de Guo Yunshen, suite à un accord réalisé avec Dong Haiquan (Tung Hai Chuan) du Baguazhang (Pa Kua Chang) fut transmise, d’une part à Wang Xiangzhai (Yiquan) et d’autre part à Chang Chao Tung (Chang Kuie).

Le premier la transmit à plusieurs de ses principaux disciples dont Wang Tseming (Tai Ming Wong), le second à la branche du Bagua représentée par Wang Shu Shin (Wang Heng Sun). Les changements politiques intervenus en Chine après 1949 firent que cette forme de bâton, ou de lance, tomba en désuétude puisque l’art de combat fut strictement interdit par les autorités.
Wang Xiangzhai (Wang Hsiang Chai) demeuré en République Populaire de Chine cessa donc officiellement de l’enseigner.
Wang Shu Shin (Wang Heng Sun) (1904 1981), réfugié à Taichung (Taiwan) continua de la transmettre de même que Wang Tse Ming (1909 ), réfugié en France depuis 1949.
D’un coté comme de l’autre ces maîtres chinois eurent des disciples occidentaux Mandfred et Heinz Rotmann pour Wang Shu Chin et Georges Charles pour Wang Tse Ming.

Cette forme de bâton (ou de la Lance de Yue Fei) quelque peu "oubliée" en Chine finit donc par se transmettre au Canada et en France bien avant que quelques Chinois "continentaux" puissent prétendre avoir, très récemment, retrouvé la mémoire à ce sujet.

Lorsque l’on connaît cette forme de bâton, issue de la méthode de lance de Yue Fei, on comprend beaucoup mieux le mécanisme de l’"art du Poing" de forme naturelle et ses "Cinq Mouvements" puisqu’il se base sur le même principe.
Cette forme de bâton permet également de mieux comprendre le mécanisme du travail à deux tant dans les poussées de mains (Toueishou) que dans les applications (Sanshou).

 
LES DIFFERENTS APPORTS DE LA FORME DITE NATURELLE