J'ai un prôjet ! J'ai un prôjet !

Avant ils avaient des programmes maintenant ils ont un prôjet !

par Georges Charles

 

vieille dame au moulin Tibet
La vieille Dame au moulin à prières au Tibet
Elle au moins elle se marre alors que le moulin à paroles de nos édiles ne nous fait plus trop rire.

 

"Une des plus grandes catastrophe qui puisse arriver à une langue, c’est le détournement d’un mot porteur de concept. Non seulement le concept est perdu mais l’antonyme du mot s’en va à la dérive, et le concept qu’il véhiculait aussi. Il reste alors deux trous, un dans le langage et un dans la pensée »
Vladimir Volkoff – Pourquoi je serai plutôt aristocrate (édition du Rocher) 2004
Voilà qui est très proche de Kongzi, alias Confucius, à qui un prince demandait ce qu’il ferait en premier lieu si il accédait au pouvoir.
le Maître Kong lui répondit simplement « Sheng Ming » ce qui signifie littéralement « rectifier (Zheng) (les) noms (Ming ) »
Rectifier les noms nous expliquent les sinologues c’est « rendre aux mots leur sens juste » (Kaltenmark).
Les divers commentateurs de Confucius nous expliquent ensuite que « lorsque les mots perdent leur valeur on ne se comprend plus. Le fait de ne plus se comprendre engendre la méfiance. La méfiance engendre le plus souvent de l’agressivité. L’agressivité est alors la porte de la violence. La compréhension du mot juste est ce qui permet d’éviter la violence » (Wang Fuzhi).
Ce qui est une constatation intéressante.
Mais si on ouvre un dictionnaire classique de la langue chinoise, comme le Couvreur, on se rend compte que Zheng Ming se traduit aussi, simplement, par « bon sens ».
Bon sens comme on l’entend généralement dans nos campagnes et que chacun comprend.
A une époque où chacun se vante de « redonner du sens » à ceci ou à cela et se pique même de bon sens au plus haut sommet de l’Etat force est de constater que celui-ci n’est pas le mieux partagé.
Il est un mot, très à la mode en ce moment, qui vient d’envahir le langage depuis la base jusqu’au somment de la pyramide, celui de projet.
Qu’il faut nécessairement prononcer avec un accent circonflexe sur le o, donc un prôjet qui se prononce à peu près praujais, ceci avant même que ne sorte en salle la troisième version de « La vérité si je mens… ».
Tout le monde se doit donc d’avoir un projet.
Avant nos hommes et nos partis politiques avaient des programmes, des résolutions, des propositions, des ambitions maintenant ils ont un projet.
Nos industriels avaient des marchés, des entreprises, des chiffres d’affaire, des bénéfices, des stratégies commerciales maintenant ils ont un projet.
Nos instituteurs et institutrices et autres professeurs de collèges enseignaient le français, les mathématiques, les sciences naturelles , l’histoire et la géographie, les langues étrangères, le dessin et la musique, l’éducation physique et parfois même jadis, la morale et l’instruction civique maintenant ils ont un projet.
Il serait trop long d’établir la liste de celles et ceux qui ont un projet.
Un prôjet ! Un prôjet !
Le poumon ! le poumon vous dis-je ! se serait égosillé Diafoirus dans une sarabande à l’allure de farce avec les chapeaux pointus et les clystères de rigueur.
« On n’exécute pas tout ce qui se propose et le chemin est long du projet à la chose » disait déjà Molière en fin connaisseur des gens de cour et de leurs défauts.
Mais c’est surtout «et le chemin est long du projet à la chose » qu’il convient de retenir.
On peut projeter tant qu’on veut sans pour autant obtenir le moindre début de résultat.
Dès qu’un résultat, aussi infime soit-il, existe il ne s’agit plus de projet mais de réalisation.
Lorsqu’on réalise un projet celui-ci cesse automatiquement d’être et disparaît au profit d’une action.
Sauf dans certains arts martiaux projeter n’est pas agir, c’est proposer de le faire.
Projet provient étymologiquement de por-jeter, donc projeter en avant .
C’est ce que l’on a l’intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné.
On est dans le domaine de l’intention non pas de l’action.
Ce n’est pas même une promesse car celle-ci se doit d’être connue donc partagée.
Un projet n’engage rien ni personne et demeure une utopie.
Littéralement « qui ne se trouve nulle part ».
Avec toute cette masse de projets dont on nous rebat les oreilles en permanence on finirait presque par remplir les trous, sinon les gouffres, qui se sont creusés sous nos pieds si ils avaient, ne serait-ce qu’en potentiel, une once de matérialité.
On aimerait, parfois, que les choix sémantiques ne soient pas innocents car cela indiquerait encore que certains mots soient volontairement détournés pour mieux manipuler l’opinion et ses fameux relais.
Mais, malheureusement, il semble bien qu’il n’y ait pas même de responsable ni de coupable dans ces détournements de sens si ce n’est un imbécile processus de mode lié à un manque total de conscience de l’importance des mots que l’on emploie pour communiquer.
Depuis quelques temps, partout et en même temps que le projet, le bel a remplacé le bon.
On nous souhaite désormais de passer une belle soirée, des vœux pour une belle année, des compliments pour une belle recette.
Il n’est pourtant pas si loin le temps où il était encore question d’une bonne soirée, d’une bonne année, d’une bonne recette, d’un bon livre.
Pour les Grecs anciens il existait une sorte d’idéal très simple où les choses et les êtres devaient être à la fois « beaux et bons » ce qui se disait « Kalos kai Agathos » ce qui fut simplifié en « Kalos Kagathos » .
Kalos représente la beauté mais aussi la plénitude tandis que Agathos représente la bonté mais aussi la pureté.
Aristos, le meilleur ou le plus élevé, est le superlatif de agathos (ou agatos suivant les transcriptions).
Mais le nivellement par la masse interdit désormais l’usage de ce mot.
Agatha ou Agathe par la suite devint un prénom féminin qui représenta également une pierre d’ornement fort prisée dans l’antiquité et que l’on pouvait tailler en camée.
Dans cette optique il serait donc courtois de souhaiter « Une belle et bonne année » ou de réaliser une « belle et bonne recette ».
Mais visiblement on doit désormais de se contenter de l’apparence, donc du contenant, au détriment du contenu.
Philippe le Bel n’était pas bon.
Et on différencie encore une belle femme d’une bonne femme .
Napoléon disait : « Une belle femme plait aux yeux une bonne femme plait au cœur, l’une est un bijou, l’autre est un trésor ».
Actuellement si on demande si une belle femme est bonne on se situe dans le summum du vulgaire.
Elle est bonne Agathe (ou Agate) ? nous fait passer de la poésie à la gynécologie sans étape intermédiaire.
C’est probablement cela le progrès.
Jadis il était question de remèdes de « bonne fâme » donc de bonne réputation, un lieu mal fâmé, donc infâme, étant peu fréquentable.
Mais même mon correcteur d’orthographe ignore désormais le mot fâme et me le souligne en rouge comme un instituteur mal embouché.
Il manque juste le point d’exclamation et le Ah Ah Ah ! dans la marge pour que l’humiliation soit complète.
Et les conscrits libérés du service qui braillaient dans la Gare de l’Est « Zéro, zéro, zéro, zéro ! » sur l’air de « on se reverra mes frères » pour que le tableau soit complet.
Mais cette vulgarité là était presque encore une certaine forme de culture au regard de ce qu’on entend et de ce qu’on lit actuellement.
Ne parlons même pas des forums où s’expriment le plus souvent des générations de bacs moins douze qui n’ont pour s’exprimer qu’un langage minimal auprès duquel un mainate ou un perroquet passerait pour un agrégé de littérature moderne.
Ni de l’orthographe ce serait de la provocation.
Jadis on jouait au billes avec des « calots » et des « agates » qui représentaient justement encore ce principe grec où les choses se devaient d’être à la fois belles et bonnes – Kalos Agathos – et un simple fromager du Jura avait imaginé d’appeler un fromage Bombel (bon-bel) mais c’est déjà presque le moyen-âge au regard de ce qu’on nous impose aujourd’hui.
Steve Jobs a su - dit-on « rendre absolument indispensable ce qui était totalement inutile » et son succès planétaire a eu un seul équivalent dans l’histoire contemporaine, celui de Jean Mantelet, qui a inventé le moulin à purée Moulinex qu’on a un moment retrouvé jusqu’aux confins de l’Himalaya ou dans les régions les plus reculées de l’Afrique !
Mais on ne parle plus de ce fameux presse purée qu’on retrouve désormais chez Emmaüs.
C’est juste une question de temps.
Le temps d’avant.
C’était mieux avant !
Sauf que l’expression était « c’était mieux antant » ou « c’était mieux d’antan ».
Antan, qui comprend encore ce mot là, est, lui aussi, souligné par mon correcteur orthographique, évidemment !
C’est simplement une contraction de « en temps jadis » ou « dans le temps d’autrefois ».
Si on considère que le passé, donc le temps d’antan, est derrière nous et que le futur, par contre, est devant, donc en avant (…comme un projet ! ), on ne comprend pas bien le sens de la formule actuelle sinon que nos contemporains confondent allègrement le devant et le derrière.
Ce qui incite, quand même, à une certaine prudence.
Car les arrière pensées sont souvent des pensées de derrière.


Nous ne reviendrons pas sur la fameuse pédagogie remise à toutes les sauces afin de mieux nous infantiliser pour bien nous culpabiliser sous le prétexte de la responsabilisation et qui n’est, somme toute, que de la démagogie et un peu de vaseline.

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Dans « lettres de plomb contre langue de bois » issu des années soixante dix (déjà !) j’avais publié un formulateur automatique de langage technocratique et un internaute assidu m’a conseillé ce lien qui est, également, un générateur de langue de bois et c'est très bien fait.
Bien fait !

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Afin de prolonger quelque peu cette démarche salutaire je vous propose une liste de mots clés qui vous permettront de réaliser un entretient, un discours, un courrier, un article, un coach des mieux adapté à notre époque.
On met dans un sac, on secoue, on remet un peu d’ordre et on sert avec beaucoup d’aplomb :
mobiliser ; pédagogie ; alternance ; gisement ; schéma ; encouragement ; compensateur ; revitalisation, référence ; pôle ; espace ; interrégionalité ; lieu de vie ; bassin de ; systématique ; responsable ; partenariat ; produit ; terrain ; désormais ; socle ; acteur ; porteur, essentiel ; développement : création ; démarche ; social ; durable ; renouvelable ; flexibilité ; optimiser ; ressource ; significative ; médiation ; diversification ; prééminence ; problématique ; immersion ; interculturel ; dotation ; effective, approprier ; évaluation ; gérer ; formaliser ; dynamique ; externaliser ; contrat de ; insertion ; fondateur, expertise ; faisabilité et projet.
Exemple :
« Il convient désormais d’optimiser le développement systématique et responsable du socle essentiel à la démarche appropriée qui permettra d’optimiser le renouvellement durable et la prééminence effective du bassin de compétences des acteurs de la dynamique significative de ce projet fondateur de ressource sociale ».
Ou
« La diversification interculturelle permet la médiation entre le développement durable et la problématique de l’immersion dynamique des responsables de la diversification des pôles représentatifs du partenariat entre les porteurs de projet et les acteurs sociaux »
Sinon
« La pédagogie résout la problématique essentielle de la diversification significative et appropriée de la prééminence dans la dotation des secteurs de partenariat entre le terrain et l’interégionalité du bassin de compétences ».
Ce qui ne veut rien dire, c’est certain, mais qui donne du grain à moudre aux interlocuteurs béats.
Bon, je viens d’avoir un projet qui est d’avoir un projet renforçant un projet déjà en cours sans que pour autant il porte ombrage à un projet que j’avais déjà eu, ce qui est rassurant.

Pour rappel du projet-produit
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et sur la pédagogo-démagogogie
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Bien évidemment il serait dommage, voir scandaleux, de ne pas citer Franck Lepage qui dans ce domaine est, probablement, le meilleur et devant lequel je m'incline humblement !

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