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Lorsque je suis arrivé à Paris, j'ai pensé qu'il serait utile de me faire suivre par un acupuncteur compétent. En effet, le changement de continent, de climat, de nourriture et d'activités personnelles m'incitait à croire que tout cela aurait une éventuelle influence sur ma santé future. Mieux vaut, en effet, prévenir que guérir.
Depuis de nombreuses génération les membres de ma famille bénéficient d'une bonne composition physique et énergétique ceci grâce, en partie, à une alimentation équilibrée et à la pratique de quelques exercices que vous nommez ici Qigong. Ayant choisi de venir en Occident, j'en avais, par avance, accepté quelques contraintes dont celles de me plier à vos habitudes étranges de gens pressés, insouciants, inconstants et imbus de leur supériorité matérielle. Ceci dans les limites du raisonnable car, bien que faisant confiance à votre science médicale, je n'ai pas pour autant l'intention de me bourrer de médicaments de synthèse ni de me faire opérer plus que de raison.
Nous autres, Chinois, sommes très attachés à notre intégrité physique et préférons rejoindre nos ancêtres entiers plutôt qu'en pièces détachées. Le modèle Michael Jakson ne correspond que fort peu à nos convictions profondes même si bon nombre de mes concitoyennes se font débrider les yeux pour tenter de ressembler à Björk. Je me suis donc renseigné et j'ai rapidement appris que vous utilisiez également l'acupuncture et le Qigong tant pour tenter de demeurer en bonne santé que pour traiter quelques maladies courantes. Cela m'a évidemment rassuré. Je l'ai beaucoup moins été quand j'ai appris qu'au Pays de la Loi, c'est ainsi que nous nommons la France, Fa Guo, ces pratiques millénaires ne bénéficiaient pas d'une franche reconnaissance légale et étaient simplement plus ou moins tolérées.
J'ai, par exemple, été fort surpris d'apprendre que pour être officiellement considéré comme un acupuncteur il fallait d'abord être médecin allopathe. Cela consiste donc à effectuer un minimum de sept années d'étude dans une discipline pour avoir le droit d'en pratiquer une autre. Cet aspect Docteur Jekill et Mister Hide me dérange quelque peu car je n'ai pas l'intention de confier ma santé à un schizophrène reconnu comme tel par le Conseil de l'Ordre.
Au pays de Descartes cela semble une habitude car pour enseigner le Qigong j'ai récemment appris, qu'il valait mieux être professeur de Karaté diplôme en Kung-Fu ou se recycler rapidement dans le Taijiquan qui est en train de passer un accord avec le Taekwondo pour tenter d'obtenir une reconnaissance olympique.
Au même moment où vous libéralisez le gaz, l'électricité, le téléphone, le train , les banques, les assurances pour vous conformer à l'éthique européenne et aux divers traités que vous avez signés vous instaurez, en douce, un soit disant monopole sur la pratique et l'enseignement du Taijiquan et du Qigong. Après, vous nous accusez d'être compliqués.
C'est à peu près comme si vous demandiez à un joueur de billard d'étudier la pétanque en suivant exclusivement les règles du basket-ball tout en payant sa cotisation à la fédération de water-polo qui interviendra vis à vis du tennis pour obtenir une licence de football qui lui permettra d'enseigner le rugby. Ou peu s'en faut.
Il s'en fallait donc de beaucoup de chance pour que je puisse découvrir un acupuncteur chinois enseignant également le Qigong qui n'exerce pas dans la plus totale illégalité.
Il m'aurait été plus facile de rechercher un médecin occidental faisant du Karaté, j'en conviens, mais je suis têtu et Chinois. Je me suis donc adressé à un compatriote qui m'a expliqué combien il fallait être prudent et mesuré dans cette recherche car l'acupuncture, pas plus que le Qigong, n'étaient pas considérés comme des pratiques scientifiques.
Or, en Occident, ce qui n'est pas scientifique est suspect. Est considéré comme non scientifique ce qui n'a pas été essayé sur des rats. J'ai eu beau expliquer que je n'étais pas un rat et que j'intenterai un procès à qui prétendra le contraire, cela n'a rien changé.
J'ai également fait remarquer à mon ami qu'en Chine nous utilisions l'acupuncture vétérinaire pour traiter des animaux et que ce qui était efficace pour un chien, un cheval ou un cochon l'était probablement pour un rat. Dans cette dernière hypothèse l'acupuncture devait donc être considérée comme scientifique.
Mon ami m'a rétorqué qu'on ne pouvait pas prendre n'importe quel rat et qu'un rat chinois ne pouvait, en aucun cas, être comparé à un rat occidental. Il fallait donc tout refaire et vérifier, sur des rats occidentaux, pourquoi l'acupuncture était en mesure de soigner des rats chinois, et, partant, des chinois ou même des occidentaux.
Mon ami m'a expliqué que cela prendrait trop de temps et que le ministère de la santé avait restreint les crédits dans le domaine de la recherche non fondamentale. J'ai pensé qu'il serait plus facile de poser la question aux occidentaux qui avaient été empiriquement soignés par l'acupuncture que d'attendre qu'on ait, enfin, les moyens d'acheter des rats occidentaux de laboratoire pour attendre une réponse scientifique. Mon ami m'a affirmé que j'avais mauvais mental.
J'ai confié à mon ami que, dans le plus grand secret, en vue d'un Prix Nobel de médecine, j'étais en train d'enseigner le Qigong à des rats mais je doute désormais, m'étant attaché à ces rongeurs, que j'aurais le courage de mener cette expérience scientifique à son terme qui consistera nécessairement à les sacrifier.
En Chine nous avons du cesser les sacrifices rituels d'animaux depuis près de deux millénaires puisque déjà, sous Lao Tseu, comme l'atteste le Daodejing, nous brûlions des chiens de paille. N'étant pas scientifique moi-même je crains trop d'être accusé de sorcellerie. J'ai d'ailleurs lu dans les journaux que plusieurs acupuncteurs chinois avaient été assez récemment arrêtés sous le prétexte qu'ils se livraient à des avortements clandestins grâce à leurs longues aiguilles. Les médias, habituellement si prompts à brandir la présomption d'innocence ne se sont, cette fois-ci, pas laisser abuser et ont, rapidement et comme il se devait, instruit le procès en sorcellerie. Il n'était donc pas question de présumés acupuncteurs présument chinois se livrant grâce à de présumées aiguilles à de présumés avortements mais d'un fait avéré. Des aiguilles chauffées à rouge dans des caves sordides par des Chinois clandestins et perfides aux dessins inavouables cela se vend toujours très bien depuis Fu Mandchou. Et puis il était temps, enfin, de dénoncer le péril jaune dont on ne saurait trop se méfier.
La rafle, pourtant spectaculaire, n'a engendré aucune manifestation spontanée, aucune protestation des multiples associations humanitaires chargées de la défense des droits de l'homme, aucun défilé de soutient, aucun déplacement d'artiste ni de professeur. Rien.
On ne sait d'ailleurs toujours pas si ces gens, après leur mise en examen, ont été relâchés, emprisonnés, condamnés, expulsés ou si ils ont repris leurs coupables activités qui consistaient simplement à soigner leurs concitoyens comme cela s'est toujours fait en Chine... avec de longues aiguilles et quelques plantes étranges.
Mais, si des Chinois se mettent désormais à soigner d'autres Chinois grâce à la Médecine Chinoise comme on le fait en Chine où va-t-on, je vous le demande ?
L'attitude de vos autorités vis à vis de notre médecine et de nos médecins, donc de nos patients, dont je suis, semble quelque peu teintée d'une certaine méfiance. Que plusieurs centaines de millions d'individus soient assez bêtes pour confier leur santé à de sinistres charlatans tout juste bons à se livrer dans des caves à des avortements clandestins grâce à des aiguilles chauffées à rouge est une accusation assez grave.
D'aucuns iraient jusqu'à parler, c'est certainement excessif, de xénophobie et, pourquoi pas, de racisme latent. Ce sont ces mêmes autorités qui, pourtant, aiment habituellement à donner aux autres des leçons de démocratie. Il semble que cette dernière finisse pourtant par de plus en plus ressembler à la démocratie de la Grèce antique où une infime minorité de citoyens libres imposait, démocratiquement, sa propre loi à une immense majorité d'ilotes qui n'avaient aucun droit à la parole et moins encore au vote.
Sur un plan mondial votre médecine est minoritaire. Démocratiquement parlant, si on excepte sa puissance financière, elle ne représente, en pourcentage d'utilisateurs et de thérapeutes, qu'un parti minuscule. Lorsqu'un parti minuscule prétend agir seul, envers et contre tous, pour le bien de l'humanité tout entière, cela ne correspond pas tout à fait à l'image de la démocratie que vous souhaitez véhiculer au delà de vos frontières.
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