ASSISTANCE MEDICALE "TOIT DU MONDE" : UNE AUTRE CONCEPTION DE LA MEDECINE D'INTERVENTION par Georges Charles

Lorsqu’en Occident nous parlons de santé, nous avons généralement tendance à définir celle-ci comme l’absence de maladie, comme nous considérons, d’ailleurs trop souvent, que la démocratie est l’absence de dictature. A partir de là se développe un concept efficace et simpliste basé sur l’hypothèse que cette santé est " le silence du corps ". Il convient alors, par des moyens de plus en plus sophistiqués, de faire taire la douleur ou les contraintes perturbatrices en effaçant ou en réduisant les symptômes qui ne sont, en réalité, que les manifestations de la maladie.

Dans la plupart des cas la riposte est immédiate et " anti-quelque-chose "... antibiotique, antiseptique, antiphlogistique, antiviral, antipyrétique, anti-allergique, anti-inflammatoire, antinévralgique, antispasmodique, antitussif... ou, ce qui revient au même, analgésique, bactéricide, anesthésique... sinon chirurgicale.
Cette forme de médecine, dont les résultats ne sauraient par ailleurs être contestés, est donc de plus en plus spécialisée et nécessite le concours d’une technologie de pointe toujours plus coûteuse. Or, si nous pouvons nous offrir le luxe de cette médecine de riches qui, à juste titre fait des envieux dans la plupart des pays moins favorisés, il devient de plus en plus difficile de l’exporter fut-ce pour des raisons humanitaires. Nous savons, par ailleurs, que les médecines traditionnelles d’Extrême-Orient ont pour principale particularité de replacer l’individu dans un contexte global, que certains qualifient d’holistique. Lorsqu’elles en ont le moyens, elles insistent plus volontiers sur le principe de prévention dans lequel la santé permet au corps de s’exprimer pleinement.

Or, ce contexte global prend racine dans les profondeurs de la culture la plus ancienne et la plus classique que l’on qualifie, ici, tantôt comme philosophique, religieuse, ésotérique, chamanistique, animiste, folklorique, empirique, magique au gré des multiples facettes que l’on étudie séparément dans nos facultés à la lumière de nos connaissances influencées par nos certitudes matérialistes héritées de deux millénaires de conquêtes civilisatrices. De bonne foi, nous apportons la lumière, la santé, le bien-être, la démocratie, la connaissance scientifique et la certitude que nul ne peut désormais plus se passer de nous. Cette vision idyllique se heurte pourtant, sur le terrain, à une toute autre réalité. Nous ne sommes pas seuls en ce monde à désirer autre chose que le simple fait de pouvoir marcher, respirer, dormir, manger, aimer sans trop de contrainte. Rien ne sert de rendre la santé su celle-ci se limite à un acte purement médical, donc technique, aboutissant à un asservissement matériel de plus. Cela est encore plus vrai si on a affaire à des populations déplacées ou en exil qui, peu à peu, perdent leurs racines donc leurs points de repère avec ce contexte global, donc culturel, qui, auparavant, était l’une de leurs principales raisons de vivre en harmonie avec leurs semblables et leur environnement fut-il souvent défavorisé.

Au travers de leur médecine traditionnelle les tibétains savent plus que quiconque quelle est l’influence du mental sur la santé. Or, ce mental tibétain, très particulier est puissamment relié à une tradition culturelle millénaire faisant simplement partie de la vie communautaire et individuelle de chacun. Le simple fait de remplacer, peu à peu, une tradition millénaire locale par une autre tradition millénaire importée n’est pas sans conséquence sur la survie même du peuple tibétain. Lorsque ce transfert culturel s’accompagne d’un transfert, sans équivalent historique, de populations civiles, puisque le Tibet compte désormais sept millions de " résidents " Chinois, soit un million de plus que les tibétains de souche. Si on ajoute à cela, en excluant quelques atrocités, plusieurs campagnes de stérilisation forcée ainsi que la déportation, " pour les éduquer  ailleurs", de jeunes enfants, on est en droit de se poser quelques questions concernant l’avenir de ce pays.
Cette stratégie progressive du Bernard l’hermite basée sur une normalisation politique, ethnique, culturelle, économique, linguistique n’en demeure pas moins un modèle du genre... En admettant, d’ici quelques années, une libéralisation de la situation politique actuelle, il sera alors difficile sinon impossible de revenir en arrière. Devant cet état de fait il devenait donc urgent de tenter de préserver, particulièrement auprès des Tibétains en exil, une identité respectueuse des valeurs humaines, culturelles, sociologiques et ethnologiques. Au travers d’une assistance médicale sur le terrain, c’est désormais ce que réalise une association non gouvernementale dont l’action s’est officialisée depuis 1992.

Dans les camps et monastères de l’Inde, du Népal, du Bouthan, du Sikkim depuis 1985...

Lors de l’invasion chinoise plus de 100 000 Tibétains ont fui leur pays pour trouver refuge en dehors de ses frontières. Bon nombre d’entre eux se sont donc provisoirement installés dans des camps de fortune ou dans des monastères offrant un asile précaire. Cette précarité dure maintenant depuis quarante ans et le provisoire est devenu sinon définitif du moins normal. Les premières équipes se rendant sur place ont pu constater que ces monastères étaient, en fait, devenus peu à peu des pensionnats, sinon des orphelinats, composés essentiellement d’enfants et d’adolescents encadrés par quelques rares adultes. Ces populations d’enfants et d’adolescents, sous alimentés et regroupés dans des baraquements sans aucune hygiène étaient, et sont encore actuellement, l’objet d’épidémies de toutes sortes, de maladies de peau et surtout de tuberculose. De plus, pour les individus plus âgés il était à noter une difficulté d’adaptation liée à une altitude nettement inférieure à celle à laquelle ils étaient habitués. Cela se concrétisait par l’apparition de maladies nouvelles et inhabituelles pour les Tibétains, donc difficile à traiter par la médecine tibétaine traditionnelle.

Une équipe médicale composée alors de quatre médecins eut donc pour tâche de parer au plus pressé ce qui consistait principalement dans le traitement d’urgence de la tuberculose, mais, rapidement l’évidence s’est faite que la prévention passait par un minimum de confort et d’hygiène et il fut créé une branche humanitaire en sus de l’antenne médicale. Si l’action médicale portait sur le dépistage de la tuberculose, le traitement des maladies infectieuses, le traitement du retard staturo-pondéral, l’action humanitaire fut mobilisée pour assurer la réparation, voire la construction de logements en dur, l’équipement des locaux existants, la fourniture de lits et de couvertures, l’approvisionnement en eau, la construction de latrines avec une évacuation correcte, l’installation de douches avec eau chaude fournie par des capteurs solaires.

Ces actions se poursuivent actuellement dans dix monastères et deux camps. Chacun des monastères concernés dispose désormais d’un dispensaire dont l’approvisionnement en médicaments est effectué lors du passage des équipes médicales qui se chargent de la formation d’un responsable afin qu’il sache utiliser les médicaments de base tout au cours de l’année.

Il est donc ainsi en mesure de soigner les résidents du monastère ainsi que la population civile avoisinante. Cela s’effectue sans compétition avec la médecine tibétaine qui garde toute sa valeur dans le domaine du psychique et du psychosomatique mais qui n’est pas toujours en mesure d’apporter une solution quant aux maladies infectieuses graves, notamment la tuberculose. Les moines se sentent très concernés par la santé de leurs concitoyens et apportent une aide efficace tout en permettant de faciliter le contact avec la population civile qui, de plus en plus souvent, vient en consultation par familles entières. Il existe désormais 26 dispensaires répartis en Inde et au Népal et visités une ou deux fois par an ainsi que 4 relais médicaux établis avec des médecins locaux. Depuis cinq ans plus de 20 000 personnes ont ainsi pu être prise en charge dont 5000 suivies régulièrement. 70% d’entre-elles ont moins de vingt ans.

Le parrainage... au delà de l’action médicale et humanitaire...

La santé, l’hygiène, le minimum vital sont indispensables mais il demeure encore quelque chose d’essentiel dans le simple fait de pouvoir retrouver ses racines et sa culture. Or, la culture tibétaine, menacée, demeure l’un des trésors de l’humanité. Sous l’impulsion de Madame Evelyne Charbonnier il a donc été décidé d’aider les Tibétains à préserver cet héritage par le biais de parrainages.
En deux ans un ensemble de 500 enfants, nonnes, moines et laïcs ont donc pu trouver, grâce à ce moyen, la possibilité d’accéder à l’étude de la langue tibétaine, d’acheter des livres et du matériel scolaire, de faciliter l’accès à la scolarité aux enfants, de communiquer avec le monde extérieur au moyen de courriers et de cadeaux. Enfin, et surtout, ce parrainage permet aux monastères, en les préservant et en les aidant, de maintenir le patrimoine culturel et de faire en sorte que la transmission de la langue, de l’écriture, de l’art puisse être effectuée dans de meilleures conditions.

Le monastère devient ainsi un lieu d’accueil et de rencontre où l’on peut étudier non seulement le langue et la grammaire tibétaine au travers de textes anciens ou modernes, mais également des langues étrangères mais également l’art des tankas, la peinture sur papier ou sur soie, les danses tibétaines profanes et sacrées, la musique, le chant, la médecine... Cela se couple avec une production artisanale concernant les masques, les cerfs-volants, la poterie traditionnelle, le travail de gravure sur bois ou sur pierre, ce qui permet d’obtenir un apport financier non négligeable.

Pour l’instant les O.N.G. ne sont pas autorisées au Tibet mais le Dalaï Lama reconnaît l’efficacité de cette action et souhaite que celle-ci puisse s’étendre à l’intérieur même du Tibet où la santé et l’éducation font cruellement défaut, particulièrement dans les campagnes.

Lors d’un entretien récent à Dharamsala avec le Président de l’Association, le docteur Yves Lhomelet, il affirmait " Dans le cas spécifique du Tibet, il faut préserver à la fois la culture tibétaine et la culture bouddhiste. Je distingue toujours le bouddhisme et la culture bouddhiste. Le bouddhisme est pour les bouddhistes, mais la culture bouddhiste peut être utilisée par tous, qu’ils soient bouddhistes ou non, même par les athées. Je fais aussi la distinction avec la culture individuelle.
Une culture est principalement la création d’une société, ou la création d’un système social. Maintenant le système social change. Le vieux Tibet ne revivra jamais. Cela doit changer et une partie de notre culture s’en ira avec le changement de notre société. Par exemple depuis que nous sommes en Inde, nous avons mené un travail de démocratisation que nous avons intensifié ces dernières années.
C’est pourquoi cela change. Il y a un aspect de notre culture qui n’est pas préservé et qu’il est inutile de préserver. C’est une partie de notre histoire. Il y a un autre aspect de la culture tibétaine qui, je le pense, est de première importance : celle qui permet d’obtenir la paix de l’esprit, d’accroître la patience, la détermination et la confiance en soi. Nous avons le devoir de préserver cet aspect pour améliorer notre attitude envers l’environnement, envers les animaux et envers ceux qui nous entourent. C’est cette effort que nous devons poursuivre.
Pour cela le bouddhisme est le facteur clé qui permet de préserver cette culture. Mais il faut plusieurs années pour en arriver là. Dans nos différentes écoles et même dans nos colonies, nous voulons promouvoir l’éducation et la culture bouddhiste. Vous savez les Tibétains se disent tous bouddhistes, mais quant on leur demande " Qu’est-ce que le bouddhisme ? " très peu savent répondre.
Ainsi nous devons promouvoir la compréhension, le sens du bouddhisme. Il est difficile de réussir tout ceci sans une aide extérieure. Ainsi des organisations non gouvernementales ont déjà apporté leur soutient et votre association est très utile pour développer cette action. Je sais que vous aidez les populations et les étudiants dans différents centres. Vous êtes déjà engagé dans cette voie. C’est extrêmement utile 
".

Pour en savoir plus :

Assistance Médicale " Toit du Monde "
21, rue de Marignan - 75008 PARIS
Internet :
AMTM.org

Quelques ouvrages utiles :

Médecin du toit du monde
par Dolkar KHANGKAR et Marie José LAMOTHE
Editions du Rocher

Sa Sainteté le Dalaï Lama - La Voie de la Simplicité -
Conseils de méditation pour vivre le bouddhisme
Editions Ramsay

L’infini pouvoir de guérison de l’Esprit selon le bouddhisme tibétain -
Exercices de méditation simples pour la santé, le bien-être et l’éveil -
par Tulku THONDUP
Editions Le Courrier du Livre.

Introduction à la médecine tibétaine -
Prévention et traitement des maladies -
par Tenzin CHOEDRAK
Editions DANGLES

Les quatre nobles vérités du Bouddha
par S.E. Shartse Tcheudje Rimpoche Longri Namgyel
Editions DERVY

Gso-Ba Rig Pa - Le système médical tibétain -
par Fernand MEYER
PRESSES DU CNRS