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LA RAISON DES CHOSES
ou la "petite boutique de Descartes"

par Chan Sanyi


Buste de Descartes avec moulage incorporé de son crâne
Paul Richer (1912) Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts
"Larvatus Prodeo" - j'avance masqué -

Lorsqu'en Occident nous invoquons la raison nous prenons généralement comme référence Descartes, de son prénom René.
Lequel, de son vivant, ne savait d' ailleurs pas qu'il était cartésien.
Bien avant d'être mathématicien ou philosophe il fut d'abord rentier, puisque l'héritage provenant de sa mère lui permit de vivre sans aucun souci avec l'équivalent mensuel de vingt fois le salaire d'un curé.
Lesquels gagnaient cinq ou six fois la "portion congrue" attribuée à un domestique. Donc l'équivalent, bon an mal an, d'une petite centaine de SMIC.
Ce qui n'est déjà pas si mal que ça.
Ce qui lui permit assez rapidement, après quelques études chez les Jésuites, de se consacrer à ses loisirs.
Il en convient lui-même :

"Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittais entièrement l'étude des lettres; et me résolvant à ne plus chercher de science que celle qui se pourrait trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours (d'armes) et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions".

Après un bref passage en "auditeur libre" à l'Université de Poitiers, il se tourne vers l'équitation et l'escrime devenant Maître de Manège et Maître d'Armes, puis, malgré le beau monde qui fréquente ses cours, s'ennuyant il part s'établir en Hollande et offre ses services au Prince de Nassau comme Officier instructeur à l'Ecole Militaire de Breda.
Il entretient lui-même son équipage, mène grand train et dispose, suivant ses termes d'un "grand loisir".
Il rencontre un mathématicien, Isaac Beckmann, et en profite pour rédiger un traité de musique.
De cette époque où le travail et la discipline, sinon la rigueur, ne sont pas ses points forts, date sa devise significative "Larvatus Prodeo" - Je m'avance masqué !

Et c'est le 10 novembre 1619 qu'il a, en rêve, une révélation sublime : il est destiné à unifier toutes les connaissances dans une "science admirable" dont il sera le fondateur !

Et il décide, pour ce faire, de revenir en France.
Sur le chemin du retour il trucide à l'épée, qu'il a redoutable, une bande de mariniers qui avait, prétendit-il, décidé de le dépouiller.
Ce qui lui vaut quelques ennuis assez rapidement réglés par l'intervention de son père en sa faveur.
En 1622 il est de retour à Rennes.
Il s'occuppe alors d'optique et d'astronomie et, éventuellement, de mathématiques.
Et en 1628 publie un petit opuscule en latin sur "Les règles pour la direction de l'esprit". Le thème de celui-ci est que l'unité de l'esprit humain doit pouvoir servir à créer une science universelle.
Donc que de l'unité nait la multitude.
En 1628 lors d'un colloque organisé chez le Nonce Apostolique Mersenne, qui reçoit ce que l'on considère comme les grands esprits de l'époque, il démonte point par point la théorie d'un alchimiste nommé Chandoux, tant et si bien que celui-ci se retrouve finalement pendu haut et court.
Il est déjà assez risqué de contredire le Sieur du Perron ou de n'être point d'accord avec ses théories.
Peu après il retourne en Hollande où il s'établit et où il passe le plus clair de son temps à contempler le ciel et à disséquer des animaux de boucherie.
En 1637, après la controverse concernant les travaux de Gallilée, il décide de publier trois petits ouvrages : "La Dioptrique" ; "Les Météores" ; "La Géométrie".
Ouvrages sans réel intérêt si ce n'est dans leur préface intitulée "Discours de la Méthode".
Dans ce fameux discours Descartes tient simplement à affirmer que

"l'âme est indépendante du corps et que l'existence de Dieu doit pouvoir se prouver comme un théorème".


Sur le plan "scientifique" le moins qu'on puisse dire est qu'il "avance masqué" et qu'il ne cherche pas à déclancher une révolution.
En fait, si il soutient Galilée du bout des lèvres, il baise surtout le pied du Vatican en tentant de prouver, grâce à sa théorie, que Dieu existe et qu'il s'incarne, spirituellement dans l'âme humaine.
Ce qui n'est pas une remise en cause de la science religieuse, on en conviendra.
Ses hagiographes affirmeront, évidemment, qu'il s'agit d'une ruse.
En 1641 il publie les "Méditations Métaphysiques", en 1644 les "Principes de Philosophie".
En 1649, enfin, il se rend en Suède à Stockholm, à l'invitation de la Reine Christine.
Après l'avoir quelque peu oublié elle lui commande une "fable bocagère" qui devra servir de divertissement de cour, sorte de ballet en vers qui sera chanté et dansé le 19 décembre de cette même année.
Oeuvre inoubliable qui ne sera retrouvée qu'en 1920 et publiée dans la "Revue de Genève".
La Reine lui commandera finalement un cours quotidien de philosophie qui a lieu chaque matin à cinq heures sonnantes.
Descartes en contactera une pneumonie et en meurt le 11 février 1650.
Sa dépouille sera ramenée en France en 1667 et bien que Descartes n'ait jamais contredit l'église, bien au contraire, celle-ci, sur l'ordre de Louis XIV, interdira toute éloge funèbre en public.
Cette interdiction posthume sera en fait la cause de la reconnaissance officielle de l'oeuvre de Descartes qui n'en demandait pas tant.
Et elle servira surtout de prétexte pour le hisser sur le piédestal de défenseur de la science conquérante s'opposant à l'obscurantisme religieux.
Or, il est plaisant de constater que le " modèle parfait de l'Occident" (Fa Lan Xi), qualificatif qui désignait jadis la France en Chine, mais qui pourrait fort bien s'adapter à Descartes, est en fait un sympathique autodidacte fortuné et farfelu qui passa le plus clair de son temps à cheval et à manier l'épée, principalement à l'étranger, et qui eut comme Bodhidharma, comme Ueshiba et comme pas mal de "Gourous" orientaux une vision, une révélation où il comprit que "l'unité et la multitude ne faisaient qu'un" et qu'il se devait donc de révéler ce fait dans une "science admirable" tentant à prouver que Dieu existait bel et bien.
Ce qu'on reprocha donc réellement à Descartes est qu'il tenta de prouver que Dieu existait alors que cela ne se discutait pas.
Comme Newton "inventa" la gravité, Descartes en fait "inventa" Dieu.
Mais avant Nexton les pommes tombaient déjà des arbres.
Sauf qu'elles ne savaient pas pourquoi.
C'est là une autre vision du cartésianisme que ne désavoueraient pas certains
orientaux !
Son disciple Leibniz, avec lequel il avait quelques différents sur la structure ou la composition de l'âme, et qui faisait partie de la Congrégation des Rosenkreuzer (Rose- Croix), put donc affirmer que "Dieu est la première raison des choses".
On nage en plein scientifisme !

La raison des choses
"La raison des choses" c'est justement le titre qu' a choisi Jacques Gernet, ou son éditeur, Le Seuil pour son "Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619 1692)".
Il faut tout d'abord constater que Jacques Gernet, ponte universitaire, romps déjà une tradition bien établie en utilisant le terme philosophie concernant l'oeuvre d'un Chinois.
Généralement il est question de "pensée" chinoise, la philosophie étant chasse réservée de l'Occident et des occidentaux.
Lesquels considèrent donc Laozi, donc Lao Tseu, comme un auteur en aphorismes de fin de banquet et Kongzi, donc Confucius, comme un moraliste sectaire.
Quand ils ne se mélangent pas les pieds entre les deux "philosophes" !
Preuve en est le Télérama N° 2990 du 5 au 11 mai 2007 où dans un article de Stéphane Jarno sur les frères Tang - "Il y a un Tang pour tout" - admirable jeu de mot, on y retrouve le très fameux "Ceux qui parlent ne savent pas, ceux qui savent ne parlent pas".
Le problème est que l'auteur précise à ce sujet "on le soupçonne (Bounmy Rattanavan, donc l'un des frères Tang) d'avoir soufflé cet aphorisme confucéen à Jacques Chirac qu'il accompagne fréquemment en Chine lors de ses déplacements officiels".
Or, pas de chance, cet "aphorisme" n'appartient pas à Confucius mais à Lao Tseu !
En fait il s'agit précisément du Daodejing (Tao Te King) III (56).
On comprend que notre Président soit quelque peu déboussolé si ses conseillers spéciaux, eux-mêmes, confondent allégrement Confucius et Lao Tseu, donc le confucianisme et le taoïsme, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Mais il est vrai que, il y a plusieurs années, Télérama avait demandé à plusieurs hommes politiques quel ouvrages ils emporteraient dans une île déserte.
Ce à quoi notre cher président avait déjà répondu "Confucius".
Sans préciser, par ailleurs, le titre précis de l'ouvrage.
Ce qui correspondait à emmener une grosse malle des diverses oeuvres attribuées au Maître Kong et non d'un seul ouvrage !
Mais il voulait déjà probablement parler du "Traité de la Voie et de son efficacité" où l'on apprend "qu'il faut gouverner un pays comme on fait frire de petits poissons" !
Et il s'agit là de Télérama que l'on peut considérer comme sérieux et quelque peu intellectuel et littéraire et d'un Président réputé être connaisseur en chinoiseries !
Ce qui laisse augurer du peu de place que tient réellement la "philosophie" chinoise dans la culture française.
Il existe probablement une toute petite différence entre Confucius et Lao Tseu, donc entre le confucianisme et le taoïsme, mais elle ne doit pas encore être très évidente aux yeux des intellectuels occidentaux, et particulièrement français, donc cartésiens, pour lesquels les deux Maîtres sont bonnet jaune et jaune bonnet.
En parlant de la Chiraquie c'est pourtant un quotidien de droite, le Figaro, qui le 28 avril 2005, sous la plume de Patrice Bollon, présentait un compte rendu, fort explicite, du fameux ouvrage de Jacques Gernet "La raison des choses".
Preuve que certains occidentaux se posent quand même quelques questions sur le rationalisme à la chinoise.
Mais un peu comme d'autres pourraient se poser des questions sur les toilettes à la turque.

"L'auteur nous pousse à prendre finalement conscience du fait que les valeurs de l'Occident ne sont pas aussi spontanément universelles que nous l'avons longtemps cru et que certains le croient encore avec naïveté.
Bref, le temps est sans doute venu pour nous de substituer à l'affirmation hégémonique d'une raison occidentale valant uniformément pour tous et pour tout, la prise en compte d'une autre rationalité plus proche des processus observables de la nature, productrice d'un autre sens et apte à ouvrir d'autres perspectives.
Le tournant apparait non seulement inévitable mais il constitue peut-être la grande tâche théorique du millénaire à venir ".

Nous y voila.
Il existerait donc autre chose que les valeurs de l'Occident et une raison occidentale.
Donc une autre rationalité.
Et cette autre rationalité serait plus proche des processus observables de la nature, donc de la réalité.
Et que cette réalité permettrait de produire un autre sens et d'ouvrir vers d'autres perspectives.
Que ne l'a-t-on pas dit plus tôt !
Il aura donc fallu attendre Monsieur Jacques Gernet et son "nouveau philosophe" chinois de la Dynastie des Qing pour, enfin, opérer cette révolution fondamentale dans les esprits cartésiens de nos contemporains.
Notre vie va nécessairement en être transformée et la philosophie chinoise aura au moins servi à quelque chose.
Malheureusement, il demeure un hic, et de taille dans ce fameux tournant.
Il est constitué par l'incontournable "théorique" désespérément accolé à la grande tâche du millénaire à venir.
Wang Fuzhi, comme Zhang Zhai (1020 1078) ne propose rien d'autre qu'un retour au concret et va jusqu'à dénoncer Wang Yang Ming (1472 1529) qui, bien qu'homme d'action, désire se baser sur l'intuition.
Pour Wang Fuzhi
"le pouvoir d'organisation, ou principe (Li), est inhérent aux deux formes de l'énergie, le Yin/yang" et "le monde (qu'un occidental nommerait univers !) ne cesse de se détruire en même temps qu'il se construit. Il n'y a donc aucun accroissement ni aucune déperdition. Le monde animé en permanence d'un mouvement de flux et de reflux (Taisu) est bien réel et asservi à cette raison des choses. Nos sens nous donnent une perception inexacte de ce monde, mais bien qu'elle soit partielle, l'image que nous en avons est la seule à pouvoir nous aider à comprendre son fonctionnement".
Dans la conception chinoise il ne s'agit pas là d'une théorie mais d'un fait vécu, d'un principe concret et qui se manifeste dans l'unité et dans la multitude, donc à tout moment et en tous lieux et qui, surtout, doit être mis en pratique.
Donc pratiqué.
On est donc au plus loin de la fameuse grande tâche théorique du millénaire à venir puisque dans la petite action immédiate.
Le simple fait de respirer c'est déjà de la philosophie chinoise.
Le "Qigong" est donc de la philosophie chinoise.
Et c'est cela qui énerve les Occidentaux qui ont une sainte horreur de ce qui pourrait être simple, pratique et efficace.
Donc utile.
Et qui préfèrent donc les "Nouveaux Philosophes" aux anciens Chinois.
Ce choc des cultures fut fort bien résumé par Pascal, un autre philosophe-mathématicien, dans cette question qui demeurera sans réponse :
"Lequel est le plus croyable, Moïse ou la Chine ?"
Comme il existe en Chine "la petite boutique de Confucius" dénoncée par Wang Yang Ming dans un courrier à l'Empereur qui lui vaudra cinq années d'exil, formule qui fut reprise par les étudiants en philosophie de la Place Tien An Men, il semble donc exister, en France, une "petite boutique de Descartes" méticuleusement entretenue par les faux rigoristes de tous poils qui, toujours, "avancent masqués".
Bas les masques Messieurs les faux-nez, fuyez, vous êtes découverts !
Et votre Saint Patron se marre car, en fait et par ma foi, nul ne fut moins cartésien que lui en ce bas monde.

En cadeau supplémentaire Descartes contre Confucius
Ou "je pense donc je suis" contre "Zheng Ming" - le bon-sens.
A surtout ne pas lire si vous passez le bac philo cette année !
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Et, pour rappel la notion de "rectitude" dans la pensée chinoise
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