Le bonheur empoisonné de Fukushima


Par Georges Charles

 

Du bonheur au poisson-poison !

Fukushima signifie littéralement « Ile du Bonheur » ou « Ile de la Bonne Fortune ».
En japonais Fuku correspond à l’idéogramme classique chinois Fu qui est notamment utilisé lors des vœux de Nouvel An.

 

Fuku ou Fu le bonheur la prospérité
Fuku en japonais Bonheur et prospérité !


Shima signifie île et on retrouve cette racine dans Hiroshima (Grande Ile ou Ile Large) et le caractère classique désigne un oiseau volant au dessus d’une montagne.
Mais en Japonais Fuku se prononce aussi comme Fugu qui est le fameux poisson globe de la famille des tetraodon et qui est célèbre car il renferme dans le foie un poison foudroyant, la  tetrodoxine.

Hiroshige poisson Fugu
Estampe de Hiroshige avec "une bonite queue jaune" et le fameux Fugu qui ici est fort sympathique !


Ce qui n’empêche nullement les Japonais de dépenser des fortunes considérables pour le consommer sous forme de sushi, donc cru et découpé en très fines lamelles transparentes.
La couleur irisée et translucide de sa chair, presque une couleur minérale, et la subtilité de sa saveur en font un plat recherché tant pour la vue que pour la papille à la seule condition, bien évidemment, de ne pas le laisser macérer dans de la sauce de soja avec du Wasabi .
A plusieurs dizaines, voire centaines, de dollars la tranches ce serait dommage.
Mais c’est probablement aussi sa réelle dangerosité qui ajoute un peu de piment à sa dégustation puisqu’un milligramme de tetrodoxine vous expédie irrémédiablement en quelques instants dans l’autre monde.
Au Japon on considère donc sa consommation comme une sorte de roulette russe où les baguettes servent lieu de pistolet.
Le surnom populaire du Fugu est donc Teppo « le pistolet » !
Les Japonais aiment vivre dangereusement et le taux de suicide au Japon est l’un des premiers dans le monde.
Pour préparer le Fugu il faut donc, et néanmoins, disposer d’un diplôme spécial car il convient de découper la chair du poisson, donc la peau est de surcroit épineuse, sans toucher ni même effleurer les organes.
On affirme donc que l’épreuve finale consiste à extraire un Fugu d’un aquarium, à le découper rapidement et à le remettre dans l’eau où il doit encore tenter de nager !
Les Japonais sont de grands sentimentaux.
Je me souviens avoir goûté du Fugu à Hong Kong dans les années soixante quinze au Kanetaka, le restaurant japonais le plus réputé et qui se situait à l’Hotel Miramar, à Kowloon.
Et cela ne m’a pas laissé, si on excepte l’addition, un souvenir impérissable.
C’était une époque où la consommation de sushi et de sashimi, en tant qu’occidental, vous faisait encore passer pour un cinglé, comme, par ailleurs la pratique des Arts du Poing Chinois, vulgairement nommés Kung-Fu ou Gongfu, et à plus forte raison du Qigong qui étaient considérés par les Chinois comme des trucs pour arriérés et débiles mentaux.
Mais j’avais malheureusement le tort d’être ce qui’il convient désormais de nommer, si je m’en réfère au TGV Magazine N°133 d’avril 2011, un « Early Adopter » ce qu’on peut traduire sans trop se tromper par un amateur de nouveautés plutôt que adopteur précoce.
Notre Fugu , Hu Zhu, en chinois signifie littéralement « cochon des profondeurs » et non des fleuves car Hu signifie avant tout éloigné, vaste, profond mais avec une variante utilisant le caractère Yue qui signifie clarté, lumière et qui implique une lanterne

 

Fugu Kanji
Fugu ou Hu Zhu - le poisson lanterne - ou "cochon des profondeurs"


Ce poisson qui se gonfle à l’approche du danger peut donc être séché et était utilisé comme lanterne en Chine et au Vietnam, comme au Japon, depuis des temps immémoriaux.
C’est en quelque sorte un « poisson lanterne » qui est censé nous éclairer, donc nous sortir de ténèbres.
Fugu Shima est donc aussi « l’Ile du Fugu » le poisson empoisonné mais qui est censé nous éclairer quelque peu.
Quant au Tsunami si on recherche l’étymologie ancienne du terme il s’agit littéralement de Zu (Tsu) le flux ;  Na destructeur ; Mi l’eau.
Le flux de l’eau destructrice.
Par la suite Na (destructeur) et Mi (eau) ont fini par signifier une vague (Nami).
On pourrait opérer à cet instant un parallèle avec Ka Mi, littéralement Feu Eau, qui désigne, d’une part les trigrammes Li et Kan, mais également les « forces de la nature » que sont les Kami.
Il est bien question de « forces » en tant qu’esprits (Shen ou Shi) de la nature et non en tant que divinités.
Le Shito, littéralement Shen Dao, est la « Voie des Esprits » et non la Voie des Divinités.
Les Japonais ne sont pas totalement idiots et savent bien qu’un arbre, une chute d’eau, un rocher ou un Torii ne sont pas des Dieux mais représentent les « forces des Esprits de la nature » dont les plus significatives sont justement le Feu et l’Eau.
Dans les Dojo traditionnels, qui disparaissent peu à peu au profit de salles de sports que l’on pourrait qualifier d’usines à protéines ou de bouclards, le Kamiza est l’endroit spécifique face à la porte d’entrée où « s’asseoient – siègent -  (Za de Zarei)  les forces de la nature (Kami) ».
C’est ce que l’on salue le premier en entrant dans le Dojo.
L’autre espace consacré, au centre du mur principal et à gauche du Kamiza est le Shinza (Shen Zuo) ou « s’asseoient – siègent – les (Forces des) Esprits ».
La troisième partie, encore à gauche du Shinza est le Shimuoza où « siègent les Forces des Ancêtres ».
Une autre force-esprit de la nature étant Kaze (ou Kase), le vent.
Kamikaze ne signifie pas « Vent Divin » mais « Vent qui apporte Feu et Eau »  donc « protection et destruction ».
Les Kamikaze sont les vents qui ont protégé le Japon des deux invasions mongoles en détruisant les flottes des envahisseurs.
Mais parfois ces Kami se fâchent et passent de leur côté protecteur au côté destructeur.
Et symboliquement on passe du Feu/Eau à Eau/Feu.
« Au Feu ! ».
Et la mer (Mère) nourricière se transforme en mer destructrice – Tsunami.
Peut-être que les Kami des baleines, des dauphins, des thons et des Fugu en ont-ils eu un peu assez de ce massacre perpétués par des gens qui se prétendent respecter la nature et qui sanctifient un arbre ou un rocher alors qu’ils détruisent industriellement tout un environnement pour la seule cause du profit et d’une soit disant tradition.
La tradition a bon dos et on rappelle que « Confucius qui devait nourrir ses parents âgés était obligé de pécher et de chasser mais qu’il ne péchait pas au filet  mais à la ligne et ne tirait pas à l’arc sur des oiseaux posés afin de les respecter ».
Le commentateur ajoute simplement « Quand on voit comment Confucius jeune se comportait respectueusement vis-à-vis de la nature on imagine sa bonté envers les hommes lorsqu’il était devenu plus âgé ».
Voilà de sages propos que certains qui se réclament encore du Maître Kong feraient bien de méditer.
La mer s’est fâchée déclenchant le Feu sur Fukushima.
Ce n’est pas la première fois que la mer se fâche.
L’estampe la plus connue de Hokusai (1760 1849), qui se surnommait lui-même « Le Vieux Fou de Dessin » (Gakyojin) ,est la « grande vague de Kanagawa » (Kanagawa Oki Nami Ura) qui est la première des « Trente Six Vues du Mont Fuji ».
Ces estampes se nomment en japonais « Ukiyo –e » ou « Images d’un monde flottant ».  

Grande vague sur Kanazawa de Hokusai
Kanagawa Oki Mani Ura - Grande vague sur Kanagawa de Hokusai.


Il s’agit d’une vague extraordinaire ressemblant quelque peu à un aigle à multiples griffes retombant sur des baleinières dans lesquels les pêcheurs ressemblent déjà à des fantômes à tête de mort .
Ils sont déjà morts.
Dans le creux de la vague se profile le Fuji Yama, le Mont Fuji, que les Japonais nomment respectueusement « Fuji-San » (Honorable Monsieur Fuji).
L’autoportrait de Hokusai fait réellement penser à un taoïste et rappelle même particulièrement Zhuangzi (Tchouang Tseu).

 

Auito portrait d'Hokusai
Il ne mésestime pas le courage insensé de ces hommes mais regarde et décrit leur fin.


La mer s’est fâchée.

baleigners de Hokusai
Ils ont déjà des têtes de morts !


Lors de mon dernier stage à Bologne en discutant avec un ami, Yuri Debbi, qui réalise de fort belles illustrations il m’était venu à l’idée de lui demander de remplacer le Mont Fuji par la fameuse centrale de Fukushima.
Ce qui fut fait rapidement.

Grande vague sur Fukushima
Fukushima Oki Nami Wa - Grande vague sur Fukushima
Tsunami de Fukushima par Georges Charles et Yuri Debbi 1er Mai 2011


Mais en rentrant par Roissy,  dans un kiosque à journaux, j’ai eu la surprise de constater que d’autres avaient déjà eu cette bonne idée.

Navires et Histoire N°64 mai 2011
La fameuse couverture de "Navires et Histoire" N° 65 mai 2011
Le Tsunami sur Fukushima dans l'inconscient collectif est déjà une image choc !


Probablement des marins puisqu’il s’agit de la revue « Navires et Histoire » N° 65 du mois de mai en cours.
Dommage pour nous car nous pensions avoir eu la bonne idée !
Mais il est sympathique de constater qu’il existe un  inconscient collectif qui finit par produire les mêmes images.

Fukushima ou Fugu Shima
Fugu Shima Oki Nami Wa
Grande vague ou Tsunami sur le Fugu-Shima (Ile Poisson-poison) qu'il sera très difficile de découper sans causer des dommages à l'environnement et à la population
Collage Georges Charles par dépit de s'être fait griller sur le coup de l'usine de Fukushima par la revue "Navires et Histoire" N° 65 !


Par la suite en recherchant sur Internet j’ai retrouvé quelques images assez significatives qui ont, aussi, leur « force évocatrice » donc leur Kami !

Emblème de Fukushima
Le "Mon" emblème de Fukushima.
On remarque une croix assez fracturée, comme deux plaques tectoniques qui se sont froissées, une explosion et une couleur orange un peu trop soutenue et qui n'existe pas en art hiéraldique.
La croix ne porte pas bonheur au Japon et aux Japonais puisque les deux villes du Japon qui possédaient une basilique et une cathédrale ainsi que des croix dans leurs armoiries sont Hiroshimpa et Nagazaki.
Il n'y a évidemment aucune raison à ce fait qui est du au hasard.
Qui fait bien les choses quand même.

Solein Noir de Fukushima
Une vision peu rassurante du "Soleil Noir" de Fukushima !

sourire radioactif
Mais rasurez vous, tout va bien, souriez vous êtes irradiés !

Fukushima the Red One
Fukushima : The Red One.
Sans commentaire !

San Francosco The Big One
Frisco Oki Nami Wa
The Big One sur San Francisco !

 

poisson de Fukushima
Mais lui il ne se marre pas : c'est le Fugu de Fukushima !


Tout ce que nous pouvons souhaiter aux Japonais est que leurs spécialistes puissent maintenant découper le fameux Fugu de Fukushima  sans trop causer de dégâts à l’environnement et aux populations.
Fukushima porte désormais bien mas son nom d’Ile du Bonheur nous proposons de la rebaptiser Fugu-Shima !
Le bonheur peut être sérieusement empoisonné  et j’aimerai être Monsieur de La Fontaine pour écrire une fable qui puisse servir de leçon.