La Chine du thé

 

Les Indiens prétendent que ce fut le fameux Boddhidharma, l’Illuminé, connu en Chine sous le nom de Potitamo et au Japon sous celui de Daruma, qui introduisit, au sixième siècle, le thé en Chine. On attribue également à cet éminent personnage, fils du roi Sughanda, vingt-huitième patriarche après le bouddha Shakyamuni la paternité du bouddhisme Chan puisqu’il développa la pratique de la méditation Dhyâna, plus connue sous le nom de Zen, au Monastère de Shaolin.

Cela lui permit de devenir également celui qui est considéré, surtout au Japon, comme l’inventeur tant des pratiques bouddhiques de santé que des Arts Martiaux chinois. Cela fait évidemment beaucoup pour un seul homme fut-il extraordinaire. Les Chinois rétorquent que le thé était connu et utilisé en Chine depuis le début de la dynastie Han, soit deux siècles avant notre ère et était cité comme plante médicinale dans la " Pharmacopée médicale de Sheng Nong " (Shen Nong Bencao Jing) rédigé pendant le premier siècle avant notre ère.

   

De fait, jusqu'à la dynastie des Tang (618-907), le thé sera considéré comme un remède qui entrait dans diverses prescriptions magistrales en association avec de nombreuses autres plantes et substances médicinales. S’il était consommé en tant que boisson ce fut tout d’abord dans le cadre de la pharmacopée classique. Dans certains cas les feuilles de thé entraient dans la préparation d’aliments de santé dont on retrouve toujours des traces dans la diétothérapie avec, notamment, le fameux canard fumé au camphre et au thé, spécialité du Sichuan. A cette époque il se présentait le plus souvent sous la forme de nids (Tuo) compressés qu’il fallait briser avant utilisation. Cette forme ancienne est encore en usage pour certains thé fermentés du Yunnan... dont le fameux Yunnan Tuocha (Thé du Yunnan en nids) réputé pour ses propriétés médicinales.

Pendant la dynastie Tang, le thé se présente, toujours compressé, sous forme de gâteaux et de briquettes. Il s’agit toujours d’un thé fermenté ou semi-fermenté. Il est utilisé bouilli avec de l’eau, produisant un liquide sombre. Il était servi dans des porcelaines vertes et sombres comme du jade. Ce thé correspond à la période dite " classique ".
Pendant la dynastie Song (969-1127), on commence à utiliser du thé non fermenté que l’on réduit en poudre et que l’on bat avec un fouet en bois après l’avoir fait infuser. Cela produit un liquide vert et mousseux, parfois assez épais et souvent amer tel qu’il est encore consommé au Japon lors de la Cérémonie du Thé (Cha No Yu ou Chado). Ce thé de la période dite " romantique " se boit dans des porcelaines bleues ou brunes commes celles, mondialement connues, de Kenzan, de Gampin ou de l’Anglais Bernard Leach.
Pendant la dynastie Ming (1368-1644), ce sont désormais les feuilles qui sont directement utilisées. Après avoir été infusées elles produisent une boisson légère d’une teinte délicate en fonction des crus ou des mélanges choisis. Ce thé de la période " naturaliste " est servi dans des porcelaines fines et blanches.
La période Tsing (1644 - 1911), bien que la Chine demeure quelque peu refermée sur elle-même, est celle de la pénétration des idées et des produits venus de l’étranger. On apprécie donc désormais, à l’instar des étrangers occupant les légations, particulièrement les Anglais, des thés venus de l’étranger et notamment des Indes incluant Ceylan. La guerre de l’opium permet de découvrir le thé fumé et parfumé inventé par les Anglais à la suite d’un incident. En effet, les Chinois révoltés contre le trafic de l’opium opéré à leurs dépens par les puissances occidentales, décidèrent de jeter à l’eau toute une cargaison de cette drogue.
Or, pour une fois, il s’agissait de thé. Les marins récupérèrent les ballots flottant dans l’eau de mer et, afin de ne pas perdre la cargaison, mirent ce thé à sécher sur des clayettes. Pour accélérer le séchage ils allumèrent un feu en dessous en récupérant du bois de flottage. Le résultat n’étant pas très concluant ils décidèrent, pour masquer quelque peu l’odeur marine, de parfumer ce thé fumé à l’essence de bergamote.
Par dérision ils nommèrent ce thé Impérial Souchong puis l’expédièrent en Angleterre... où il connut un succès sans précèdent jusqu'à la cour royale. A la suite de ce retournement de situation les négociants chinois furent contraints, à leur tour, de fumer et de parfumer leur thé. Cela leur permit d’écouler de vieux stocks invendables mais qui, à leur tour, connurent un grand succès en Occident.

Ceci à tel point que Sir Edward Grey, alors ministre des affaires étrangères à la cour impériale britannique le baptisa, sans fausse modestie Impérial Earl Grey, devenu depuis un classique du bon goût au five o’clock tea.

   

Ce thé, entre feuilles et poudre, produisait un liquide ambré et fort parfumé parfois considéré comme le juste milieu entre le thé chinois et le thé indien... donc destiné à l’exportation. Ce thé de la période " moderne " convenait tout à fait à la porcelaine d’exportation aux multiples couleurs et décors " enchinoisés ". Depuis la révolution culturelle, bien que toutes les sortes précédentes de thé continuent à être utilisées on trouve également du thé en sachets et même du thé soluble.
Ces dernières catégories que l’on pourrait classer dans la période " pratique " se boivent désormais aussi bien dans un verre en Pyrex que dans un gobelet en carton.
Comme toujours en Chine le plus ancien et le plus classique côtoie le plus moderne et le plus économique et si le cadre dynamique peut se faire servir du thé provenant d’un distributeur à pièces il existe encore quelques esthètes recherchant à prix d’or du thé rare comme celui dénommé " Aiguilles d’argent " (Yin Zhen) qu’ils feront infuser dans de l’eau provenant exclusivement de la " Source des Tigres galopants ".

   

Chacun, au gré de ses opinions philosophiques, religieuses, politiques, économiques peut donc se reconnaître dans la manière et la façon de consommer le thé.

Ceux qui se réfèrent à Kongzi, notre Confucius, apprécient particulièrement son aspect humaniste pour ne pas dire social et se retrouvent, rituellement, autour d’une tasse de thé pour deviser. Aucune relation ne peut s’établir durablement en dehors de la consommation d’une tasse de thé. Les commerçants, eux-mêmes, se croient obligés d’en offrir à leurs clients car aucune affaire ne pourrait se conclure sans avoir sacrifié à cet usage lié au rite (Li).
Celui-ci est tellement ancré dans les habitudes que les plus hauts dignitaires du parti ne sauraient recevoir un invité de marque, fut-il étranger, sans offrir une tasse de ce breuvage. On s’engonce donc dans des fauteuils rouges kitsch étrangement munis d’un napperon brodé pour tremper ses lèvres dans une tasse minuscule ou un verre serti d’argent suivant le rang de l’interlocuteur.
Les mauvais esprits affirment que cela permet d’observer discrètement les réactions de l’interlocuteur qui, généralement peu habitué, se brûle les doigts et le gosier ou ébouillante son pantalon en ne sachant pas où reposer son récipient lorsqu’il doit effectuer des courbettes, serrer des mains ou signer un contrat. Une très importante personnalité s’est même assis sur la tasse qu’il avait eu l’imprudence de reposer sur le fauteuil et a du continuer la discussion comme si de rien n’était.

   

Les Bouddhistes considèrent le thé comme un moyen d’éveil et, si le phénomène est moins important qu’au Japon, trouvent que le service de cette boisson représente déjà une forme de méditation active. Le thé est donc admis très favorablement au sein des monastères qui, pour certains, cultivent leurs propres crus réputés dans tout le pays. Depuis toujours le thé passe pour " soutenir le corps et éveiller l’esprit ".

Pour ne pas être en reste les Taoïstes se font les champions des crus rares qu’ils consomment entre initiés tout en devisant du " Ciel Antérieur " (Xan Tian). Ce dernier représente, à leurs yeux, l’état des choses tel qu’il n’aurait jamais du cesser d’être. Ce nouménal idéal leur permet, par nécessité et comparaison, de traiter des choses telles qu’elles sont réellement. On ne critique pas, on constate.
Les activistes se retrouvent autour du " thé Kung-Fu " préparé minutieusement, à partir d’un cru sélectionné pour sa haute teneur en théine et en tanins, dans une théière minuscule, provenant de la région de Xingyi, trempant dans de l’eau chaude et produisant un breuvage particulièrement excitant également servi dans des tasses minuscules. Palpitations et suées garanties d’autant plus que ce thé se boit exclusivement le soir et préférentiellement à la pleine lune.
Les puristes affirment, enfin, que contrairement aux arbitraires classifications occidentales, il existe cinq sortes de thé attachées aux Cinq Eléments et qu’il convient de boire en fonction des heures de la journée, des mois de l’année et des âges de la vie.
Le thé vert (Qing Cha) se boit au printemps et le matin... en dégustant des raviolis farcis ou Dim Sum.
Le thé rouge (Hong Cha), semi fermenté, se boit en été et à midi avec des viandes rôties.
Le thé jaune (Wang Cha), ou thé médicinal (Yi Cha) se boit en début d’après midi et se consomme avec des sucreries ou des fruits confits.
Le thé blanc (Bai Cha) ou thé fleuri (Fa Cha) se boit en fin d’après midi avec une légère collation ou quelques fruits. Il se constitue le plus souvent de thé vert auquel on adjoint des fleurs (... ou des essences... ) de jasmin, de chrysanthème, de lotus. Certains le qualifient, à Canton, de " thé de coiffeur pour dames " ou " ciseaux virevoltants " et soupçonnent les pratiquants de Kung-fu Wushu du Nord, trop remuants à leurs yeux, d’en faire grande consommation. C’est celui auquel nous ont habitués, sans le moindre remords, nos restaurateurs asiatiques.
Enfin le thé noir (Ha Cha) se boit en soirée. Il s’agit de thé fermenté très fort qu’il convient de boire juste avant d’aller se coucher... ou au dîner si on espère passer une nuit blanche.

   
Le thé et les Cinq Eléments