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La mode est au ringard. Au début des années cinquante
quand ma grand-mère passait Chihuahua, tube latino-
salsa-tequila-brillantine, sur son électrophone à
aiguille et qu’elle se trémoussait en cadence, j’avais
déjà un peu honte. Quand elle repassait en boucle
« Mon amant de la Saint Jean », je me sentais un peu
gêné. Entre Tino Rossi et Dario Moreno, le loukoum
chantant, il me semblait, à l’époque, avoir
atteint le fond de ce qu’on faisait de plus dépassé
dans le domaine du Kitch. J’étais loin de me douter
que ces vieilleries redeviendraient des tubes martelés à
longueur de journées sur toutes les radios périphériques
et les chaînes câblées de l’année
2003. Aux dires des professionnels de la profession le disque rétro
de Patrick Bruel serait l’une des meilleures ventes de cette
même année. Dans le même état d’esprit
on constate l’explosion des fest-noz et autres festivals celtiques
avec force binious, cornemuses et gros rouquins déguisés
exhibant des mollets poilus et tapant des pieds en cadence. C’est,
dit-on, le retour des identités régionales dans la
modernité. On aimerait en être persuadé. Il
est vrai que le législateur s’apprête à
réhabiliter les bouilleurs de crus et la distillation en
milieu rural. Il n’est plus question d’alcoolisme et
de consanguinité mais de rendre aux régions de tradition
leurs particularités essentielles. Les moines de Shaolin
se retrouvent, naturellement, au cabaret de Patrick Sébastien.
Juste retour des choses puisque même Arte a du se rendre compte
qu’il s’agissait d’un bidonnage de la meilleure
espèce et évité de se mouiller dans cette opération
purement mercantile. Il est vrai que la psychologie de ces mêmes
moines, présumés bouddhistes, est plus proche du feuilleton
Rintintin, célèbre dans les années soixante,
que des préceptes de Bodhidharma. On y retrouve Rusty, le
gamin courageux, Rip Master, le capitaine sans faille, le gros sergent
O’Brien espèce de brute au grand cœur et quelques
faire-valoir de second rang. Le tout remixé à la sauce
chinoise aigre-douce destinée aux crétins occidentaux.
Il ne manque que le chien Rintintin. Et pour cause, puisque les
Chinois apprécient les chiens surtout lorsqu’ils sont
bien cuits. Et que par décret impérial (authentique
!) les moines du Monastère de Shaolin avaient l’autorisation
de consommer de la viande et même de la viande de chien. Notre
premier Ministre ressemble de plus en plus à un premier ministre
d’époque nommé Georges Pompidou. A la différence
que ce dernier avait publié une « Anthologie de la
poésie française ». Cette nostalgie du ringard
touche même les militaires et la gendarmerie. Nos chers alliés
Etasuniens finissent peu à peu par se confondre, grâce
à leur uniforme et à leur casque, aux troupes de choc
allemandes de la seconde guerre mondiale. Donc à des nazis.
Il suffit de comparer deux photos pour s’en rendre compte.
Mais cela ne semble déranger personne. La toute nouvelle
casquette des gendarmes français, quant à elle, ressemble
à s’y méprendre à une casquette autrichienne
de la même époque tandis que la toute nouvelle casquette
à visière de la police française a été
visiblement copiée sur un modèle américain
de la guerre du Vietnam telle que la portait Westmorland. Mais les
couturiers ont la mémoire courte. Ceux qui ont accepté
cette collection pareillement. Et ceux qui vont la porter aussi.
Cette ringardise généralisée aboutit, tout
aussi naturellement, à l’hécatombe de nos anciens.
Quinze mille morts au bas mot. Trois fois le World Trade Center.
Tout cela pour des économies de bouts de chandelles touchant
de plein fouet notre service sanitaire, nos hôpitaux, nos
hospices, notre corps médical. Ce qui ne serait jamais arrivé
au 19e siècle s’est donc quand même produit.
Quelques conseils ringards auraient pourtant permis de restreindre
l’effet meurtrier de la canicule. Mais personne ne s’avisa,
par exemple, de parler du rôle essentiel du sel pour éviter
la déshydratation. Celui-ci fixe, en effet, l’eau dans
les cellules. On préféra probablement continuer à
proposer des régimes hyposodés, par principe, dans
les hôpitaux et les hospices. Cette incapacité de prévoir
ou de s’adapter à des situations simplement climatiques,
une canicule était prévisible, est significatif et
augurent du résultat d’une catastrophe majeure. Mais
il est vrai que si quinze mille morts ne suscitent qu’une
réaction d’étonnement, alors qu’on applaudit
de concert aux médiocres résultats de la campagne
contre la délinquance routière, il ne faut plus s’étonner
de rien et se borner à attendre que notre planète
produise un avertissement qui ne sera pas sans frais. Quitte à
accepter ce retour du ringard il conviendrait, peut-être,
de ne pas en rejeter l’essentiel : un minimum d’humanité.
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