ON A RIEN SANS RIEN ... par Chan Sanyi

C'est l'histoire d'un mec vu à la télé et dans de nombreux magazines, dont Télérama (N° 2754 - hebdomadaire habituellement qualifié de " chrétien "), et qui, visiblement, est obligé de supporter la grossièreté, la vulgarité et la suffisance de celui que l'on suppose être un de ses clients. Le tout étant assorti d'un commentaire de type " Et dire que cela fait trois jours que je dors avec lui… " ou " Mon client est drôle. Mon client est drôle. Mon client est… ".
On présume donc que ledit mec peut donc s'offrir et entretenir son véhicule automobile d'une marque allemande de moyenne gamme grâce au simple fait qu'il sait fermer sa gueule. " On n'a rien sans rien " est d'ailleurs l'argument choc de cette publicité.
Reçu cinq sur cinq mon capitaine.

Cela rappelle quelque peu le fameux passage où Zhuangzi (ou si vous préférez Tchouang Tseu ! - L'œuvre Complète ; chapitre 32- ) est importuné par l'arrivée tapageuse et intempestive de nombreux véhicules qui envahissent sa rue. Un mec nommé Tsao Chang descend du premier véhicule et lui annonce qu'il vient de recevoir en cadeau une centaine de chars de la part du Roi de Tsin. Il s'étonne que Zhuangzi soit toujours habillé d'un pourpoint ravaudé et chaussé de sandales éculées. Ce dernier, sans se laisser démonter, explique : " Je connais le Roi de Tsin. Lorsqu'il se sent mal il fait venir un médecin. Au chirurgien qui lui ouvre un abcès ou lui vide un furoncle, il donne un char. Il en donne cinq à celui qui lui lèche consciencieusement les hémorroïdes ? Plus le service qu'on lui rend est vil, mieux il le paie. Pourquoi vous a-t-il donné tant de chars ? Je suppose que vous avez consenti à soigner pire encore que ses hémorroïdes. Hors de ma vue, minable ! ".

Suivant ce même principe, relaté dans un classique datant du quatrième siècle avant notre ère, on se demande alors ce que font, ou doivent subir, tous ceux qui roulent dans des véhicules allemands de la gamme supérieure à celle de la publicité en question. " On n'a rien sans rien ". Considérons donc désormais avec la plus haute commisération tous ceux qui roulent en " Merde SS " ou en " Truische ". Le service rendu devant naturellement être proportionnel au nombre de chevaux présents sous le capot.
Les Québécois ne s'y trompent pas lorsqu'ils nomment une voiture un char. Et nous un chat un chat. Lorsqu'une chaîne de télévision ou un magazine-télé consent à faire passer ce genre message c'est qu'on n'a rien sans rien. Donc qu'il convient de supporter tout et n'importe quoi pour continuer à rouler, fut-ce très moyennement. Si la chaîne en question ou si le magazine fonctionne bien on se doute alors qu'il a fallu soigner autre chose que des hémorroïdes. Si on compare le prix de la redevance télévision ou de l'abonnement annuel à un magazine à ce que rapportent réellement les annonceurs publicitaires, on se rend alors vite compte qu'il existe une disproportion qui ne sera pas en faveur du téléspectateur ou du lecteur. Et qu'il vaut mieux ne pas mécontenter celui qui paie le plus et le mieux. Le téléspectateur ou le lecteur, dans cette affaire bénéficiant d'une considération équivalente à une particule de boue sur la roue du carrosse.

En quelque sorte une dilution homéopathique korsakovienne scientifiquement non significative. A plus de douze mille euros (hors taxes !) la double page de pub et à 1 euro soixante le canard, un bon gestionnaire docile pourra donc se permettre de mécontenter exactement sept mille cinq cents lecteurs avant d'avoir à rendre des comptes aux actionnaires qui roulent en voitures allemandes. Avec quarante deux pages de pub dans ce même canard on comprend mieux que le lecteur n'est plus qu'un alibi permettant tout juste à quelques pigistes de prendre le métro.
" On n'a rien sans rien " se disent-ils, encore bien contents que l'on accepte leurs articles et qu'on les paie avec un élastique.
Le seul rapport d'égal à égal, en réalité et dans la majorité de la presse, est celui du lecteur lambda avec le pigiste lambda. Mais l'un et l'autres ne le savent pas encore.

Cela je l'avais oublié et je me suis cru, pendant un certain moment, rédacteur en chef d'un magazine. Etant probablement mauvais thérapeute, n'ayant ouvert aucun abcès ni léché d'hémorroïdes fut-ce même furtivement, et ayant surtout ouvert ma gueule au lieu de la fermer en mécontentant plusieurs annonceurs, la Justice à rendu le Droit et constaté, à la suite d'une procédure qui aura duré presque quatre ans, que je n'étais en fait qu'un pigiste. Rien de plus. Je me sens donc toujours très proche du lecteur.
On n'a rien sans rien.