DE LA RETRAITE EN GENERAL ET DES GENERAUX EN PARTICULIER ... par Chan Sanyi

En réponse aux multiples protestations qui se sont élevées à la suite de la publication de l'ouvrage du général Aussarès sur l'action des services spéciaux pendant la guerre d'Algérie et dans lequel il admettait et justifiait l'usage de la torture, le Président de la République, apprend-on, a signé un décret permettant immédiatement sa mise en retraite d'office.
L'âge de ce général dépassant allégrement les quatre vingt printemps, nous pouvons donc en déduire, qu'avant la signature de ce fameux décret présidentiel, il était donc encore en pleine activité. On est en droit de se demander laquelle. Si on excepte la rédaction de son ouvrage et la collecte de ses souvenirs d'usager de l'électricité et de la compagnie des eaux on l'imagine assez mal d'une quelconque utilité dans un état major fut-ce celui de la Grande Duchesse de Gerolstein*. Les généraux n'aiment pas la retraite surtout lorsque celle-ci s'apparente à une déroute et la République, bonne fille, leur concède donc quelques avantages non négligeables en leur demandant, en échange, de rester coi. Donc d'éviter de déballer au grand jour ce que tout le monde sait ou se doute. Le travail à perpétuité il fallait y penser.
Félicitons-nous que le Général Aussarès ait pu, grâce au Président de la République, bénéficier d'une remise de peine, d'une libération anticipée et d'une retraite enfin bien méritée. A l'heure ou les conducteurs de transports en commun manifestent et ne cessent de faire grève pour obtenir la retraite à cinquante cinq ans, en raison, prétendent-ils, d'un travail jugé de plus en plus dangereux et fatiguant, on en déduit naturellement que l'activité de général ne doit être ni trop risquée ni trop épuisante puisqu'on peut la pratiquer facilement jusqu'à son dernier souffle. De là à imaginer un quelconque emploi fictif il n'y a qu'un pas qui ne sera pas franchi. La principale contrainte de cette activité de longue haleine étant de ne pas oublier de se faire retoucher les uniformes de temps à autre ou ajouter une étoile au képi.

Il est toujours intéressant d'opérer un parallèle avec la Chine ancienne, réputée pour sa sagesse. Il est devenu un lieu commun d'affirmer que le médecin chinois cessait d'être appointé lorsque ses patients étaient atteints par la maladie…alors que le médecin occidental touche de l'argent lorsque son patient est malade. On en déduit alors que la médecine chinoise est basée sur la prévention alors que la médecine occidentale est basée sur l'intervention.
En Chine, comme au Japon, les officiers généraux, considérés comme des mandarins militaires de haut rang, prenaient la retraite de leur commandement aux environs de la soixantaine. L'intégralité de cette retraite leur était versée tant qu'ils pouvaient venir chercher celle-ci en armure. Il convenait alors de pouvoir s'asseoir et se relever malgré l'armure. Seuls étaient dispensés de cette formalité ceux qui avaient été blessés lors de leur commandement au combat. Bien que les armures orientales soient beaucoup plus légères que les armures occidentales cela demandait donc l'entretien d'une certaine forme physique. Le fait de s'asseoir et de se relever en armure nécessitait également l'utilisation de postures spécifiques, comme la " posture du Brave ", que l'on retrouve dans le Koshiki No Kata du Judo du Maître Kano. Lorsqu'ils ne pouvaient plus satisfaire à cette exigence ils devenaient alors des conseillers militaires et perdaient le titre de général.
En Chine ces généraux étaient qualifiés de " Vieux Tigres " (Lao Hu) puisque cet animal demeurait le symbole de la bravoure et du courage. Cette bravoure (Wu) qualifie ce qui est en rapport avec l'art militaire…et désigne étymologiquement ce qui s'oppose à la violence. Le caractère Wu (caractère Ricci N° 5587), en Chine, ou Bu, au Japon représente une hallebarde (Ge) (caractère Ricci 2606) arrêtée par une empreinte (Zhi) (Ricci 833) issue de la rectitude (Zheng) (Ric. 319). Il existe donc une différence assez fondamentale entre cette notion classique de bravoure chevaleresque (Wu ou Bu que l'on retrouve dans Wushu ou dans Budo) et sa traduction occidentale de " martial ". Dans ce dernier cas il s'agit d'une référence à Mars ou Arès, la divinité latine ou grecque de la guerre. Lorsque le brave est celui qui, grâce à son attitude et à son courage, cherche à faire cesser l'action des armes, donc de la violence, Mars, au contraire, est celui qui encourage cette violence et se complait dans l'utilisation des armes.
Le principe de rectitude (Zheng), donc de droiture, interdisait aux Braves, donc aux généraux qui en étaient les représentants les plus affirmés, l'usage de moyens jugés dégradants pour obtenir un résultat, fut-ce la cessation des hostilités. Plusieurs " Généraux Tigres ", devenus par la suite des héros populaires, se sont opposés au pouvoir politique et à l'utilisation de ces moyens qu'ils jugeaient non conforme avec ce principe de rectitude et ceci toujours au péril de leur vie. Ce fut le cas du général Guandi (Kuan Ti) (162 220 Av. J.C.), du général Yuefei (Yao Fei ou Yuen Fei) (1103 1142), du mandarin général Wang Yangming (Wang Yang Ming, Wang Shuren, O Yomei) (1472 1529), du général Linbiao (Lin Piao) (1908 1971) qui disparut tragiquement dans un accident d'avion à l'instar du général Leclerc de Hautecloque (1902 1947). Certains n'eurent ni ce courage ni cette brave destinée et seront, heureusement, rapidement oubliés.

Parmi ces oubliés de l'histoire il en est pourtant un, au moins, qui mériterait d'être quelque peu réhabilité ne serait-ce que pour son talent de visionnaire. Il s'agit du général L. Loizeau, chargé de cours à l'Ecole Supérieure de Guerre et qui, en 1932, rédigeait au sein de cette école, un traité sur " La manœuvre du corps d'armée dans l'armée " (opuscule N° 821 édité par P. Chanove ). Cet opuscule porte en mention, sur la couverture, la citation suivante :
" Si je combats, je gagne " (Confucius). Un militaire qui cite Confucius ne peut pas être totalement mauvais. Mais c'est le contenu de ce cours qui est encore plus étonnant puisqu'il décrit, point par point, une théorie qui, plus tard, fut attribuée à un autre Général devenu beaucoup plus célèbre. A savoir l'utilisation conjointe d'unités mécanisées et de l'aviation. Plus fort encore, ce même général Loizeau prédit, toujours en 1932, et dans le cadre de l'Ecole Supérieure de Guerre, une belle débâcle en cas de confrontation avec l'Allemagne :

" La dernière guerre nous a littéralement intoxiqués avec ses procédés de puissance dans les moyens et de lenteur dans l'action. Or, au début de la prochaine guerre, les moyens seront limités et, toutes choses égales, le succès ira au chef qui saura concevoir vite et s'assurer la priorité dans les déplacements tactiques. Je tiens à attirer votre attention sur la lourdeur de nos grandes unités, produits de l'expérience de quatre ans de guerre de siège. Laisser ces unités dans leur position actuelle en présence des possibilités de l'adversaire (aviation, engins mécanisés, chars) serait les condamner à, la paralysie " (page 11)… " Le perfectionnement du matériel et les progrès de l'armement favoriseront à l'offensive de développer sa puissance, son amplitude et sa vitesse grâce à l'utilisation combinée de l'aviation, des engins mécanisés et des unités motorisées…Ces unités devront être motorisées, pour assurer leur puissance elles recevront d'abondants moyens de renforcement…artillerie, chars, aviation " (page 138)… " Prudence et lenteur devraient donc disparaître, si les divisions dans l'approche pouvaient brusquer les contacts. Il faudrait pour cela les munir d'engins blindés ayant une grande puissance de feu et dotés d'une grande mobilité. Il y a là un progrès urgent à réaliser " (page 174).
Le Général Loizeau conclut : " Réfléchissez, Messieurs, avant de juger. Il s'agit de gagner la première bataille, et il faut que la troupe soit mise en confiance, en situation de se présenter en bonne forme matérielle et surtout morale sur son premier champs de bataille. Sinon quelle débâcle, pire qu'en 1914 ! ".

Contrairement à ce que les historiens nous rabâchent encore et sans cesse il existait donc bel et bien, avant guerre, au sein de l'Ecole Supérieure de Guerre, un autre courant qui aurait réellement pu donner du fil à retordre à Hitler avant même que celui-ci devienne chancelier du Reich, mais visiblement le politique ne le souhaitait surtout pas. On préféra s'enterrer et attendre paisiblement la retraite. Lorsqu'en juin 40 les troupes allemandes parvinrent sur la ligne Maginot, elle avait déjà été en grande partie évacuée de ses effectifs. Ces derniers avaient, sur ordre de l'état major, été déplacés en toute hâte vers la Belgique où la frontière, afin de ne pas heurter les susceptibilités, n'était pas protégée. Lorsque, se rendant compte de la feinte, ils revinrent en catastrophe sur la fameuse ligne fortifiée, les clés de la plupart des redoutables ouvrages avaient été envoyées vers l'arrière. Elle fut donc totalement rendue inutilisable. La suite donna raison au général Loizeau.

* " C'est un plan digne de la grande duchesse de Gerolstein ! " fut le cri du cœur du vieux général Lyautey lorsqu'il fut mis au courant du projet insensé du Général Nivelle d'attaquer de plein front le Chemin des Dames en avril 1917. Il s'agissait alors d'une opérette en vogue qui se jouait au Châtelet. Poincaré pria fermement Lyautey de quitter la salle. Le plan fut accepté et l'offensive catastrophique causa des centaines de milliers de morts et fut à l'origine des grandes mutineries.