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y a une bonne vingtaine d’années, à Montbrun
dans la Drôme au petit matin, nous observions, Claude Schrayer,
le président fondateur de la Fédération Française
de Ritsu Zen, et moi-même un groupe de stagiaires immobiles
et parfaitement alignés dans un champ en contrebas. Un tracteur
s’arrêta et un jeune agriculteur en descendit, vint
à coté de nous et se mit à observer à
son tour en silence. Cela dura un certain temps et, n’y tenant
plus, il posa la question fatidique : « Qu’est-ce qu’ils
font ? » Claude Schrayer, machinalement, répondit «
Ils font Zazen ». L’agriculteur satisfait remonta souriant
dans son tracteur. Il savait. L’après midi même
nous étions descendu au village faire quelques emplettes
à l’épicerie bar-tabac. L’agriculteur
en question était là avec quelques amis. En nous voyant
entrer avec des stagiaires en tenue de pratique il rassura aussitôt
ses collègues dans un accent inimitable « N’y
faites pas attention ce sont des zinzins ». Et les conversations
reprirent de plus belle. Lors d’un autre stage, à Erdeven
en Bretagne, nous pratiquions chaque matin sur la plage un enchaînement
du Xingyiquan de l’Ecole San Yiquan basé sur l’engendrement
des Cinq Eléments. Chaque matin un vieux marin breton, tout
vêtu de rouge, venait nous observer avec la plus grande attention.
Au bout de quelques jours, l’un des anciens vint le saluer
et lui demander si cette pratique l’intéressait. Il
avoua « Je suis un marin en retraite et de mon temps on disait
qu’un marin qui sait nager porte malheur à l’équipage.
Je ne sais donc pas nager et je le regrette. C’est pour cela
que je vous observe, vous, les Parisiens, qui apprenez à
nager debout sur le sable. J’attends que vous alliez dans
l’eau pour savoir si cette nouvelle méthode est efficace
! » Il fut très déçu d’apprendre
que la plupart d’entre nous savaient déjà nager
et qu’il s’agissait d’autre chose. Il nous salua
très civilement et nous ne le revîmes plus. Depuis
le temps il y a prescription. On imagine, en effet, qu’au
début des années quatre vingt la pratique de la méditation
Zazen ou d’un art interne quelque peu ésotérique
ne soient pas la préoccupation principale d’un agriculteur
de la Drôme ou d’un marin breton en retraite. Nos deux
lascars avaient pourtant un illustre prédécesseur
en la personne du regretté Etiemble qui dans la préface
des « philosophes taoïstes », paru à la
Pléiade (NRF Gallimard), se prend allégrement les
pieds dans la carpette en morigénant un enseignant de «
taïchi Yang » qui avait eu comme seul tort de faire une
démonstration au Salon de l’Enfance (pages XV et XVI
de la préface). Notre facultatif de service explique doctement
que le Taïchi ne peut pas être Yang puisqu’il est
Yin et Yang et que ledit enseignant ne peut donc être qu’un
sinistre charlatan à l’instar « d’une zozote
qui yinisait et yanguisait son alimentation ». Il cite, par
contre, en exemple contraire, l’excellent ouvrage «
T’ai-Ki k’iuan technique de longue vie technique de
combat » de sa collègue et néanmoins consoeur,
Catherine Despeux. Ouvrage qu’il n’a probablement pas
même ouvert puisqu’il traite, en majorité du
fameux « taïchi Yang ». N’importe quel débutant
sait, en effet, qu’il existe bel et bien un « taïchi
yang » puisque provenant simplement du Clan Yang. Mais c’est
là une subtilité qui échappe aux Mandarins
qui restent assis sur leur chaire. On aurait pu avoir la faiblesse
de croire, qu’entre temps, les successeurs de ces mandarins
auraient pu se renseigner sur ces fameuses pratiques venant de Chine
et que l’on retrouve désormais jusque dans les MJC
des quartiers les plus sensibles de nos banlieues. Ce serait faire
preuve d’optimisme. La Pléiade, institution littéraire
si il en est, vient tout juste de faire paraître le «
Huainan Zi » (Wainanzi, Houai Nan Tseu) attribué au
Prince Lui An (180 123 Av. J.C.) sous le titre générique
de « Philosophes Taoïstes II) (Nrf Gallimard). Travail
de titan, reconnaissons-le. Il est simplement dommage, par exemple,
qu’au chapitre VII, traitant justement de la pratique et concernant
le passage (en partie repris de Zhuangzi (Tchouang Tseu) «…les
déplacements de l’ours, les étirements d’oiseau,
les bondissements de gibbons, les regards de hibou, les yeux fixes
de tigre qui sont autant de moyens adoptés par les hommes
qui prétendent « nourrir leurs formes » le traducteur
ait choisi d’ajouter ce commentaire « l’auteur
prend ici ses distances avec les pratiques mécaniques. Le
sens strict de chacune de ces expressions échappe pour partie
». Pour Lui An il ne s’agit pas de prendre distances
avec ces pratiques mécanistes mais de critiquer ceux qui
souhaitent limiter la pratique à une simple gymnastique corporelle.
Donc à une bidouille. De nombreux pratiquants auront immédiatement
reconnu divers exercices dont le sens ne leur échappe pas
du tout puisqu’il s’agit de mobilisations énergétiques
en relation avec des organes et ceci en fonction avec des horaires
et des saisons. Donc d’une pratique fort connue et fort usitée
dans le Tao-Yin Qigong classique. Il s’agit même, de
plus, d’une pratique préparatoire que l’on pourrait
qualifier de « profane » donc d’un niveau de simple
débutant ayant seulement quelques mois d’expérience.
Quant au fait « d’entretenir ses formes » n’importe
quel praticien d’énergétique chinoise aura de
lui-même compris qu’il s’agit de « Yang
Xing » donc, littéralement de « nourrir la forme
» comme on « nourrit le souffle » (Yang Qi) ou
comme on « nourrit l’esprit » (Yang Shen) pour
« nourrir la vie » (Yang Sheng ). Il ne s’agit
donc pas de « nourrir des formes, je suppose agréablement
féminines » comme le précisait par ailleurs
Etiemble, encore lui, dans son inénarrable préface
du premier tome. Cela ne retire évidemment rien à
l’intérêt, immense, de l’ouvrage en question
mais laisse présumer qu’en matière de pratique
il y a encore beaucoup de chemin à faire pour que celle-ci
ait, enfin, droit de cité dans les Universités ! Ou
dans Télérama. Le N° 2801 du 17 septembre 2003
de cet excellent hebdomadaire, à l’occasion de l’exposition
« Alors la Chine ? » présentée par le
Centre Pompidou, sous la plume de Olivier Cena, tentait de répondre
à la question primordiale « Le Qi, c’est quoi
? ». Vaste question, mon ami. Cet article nous apprenait,
malgré tout, que « la tradition et la pensée
chinoises sont aussi anciennes et complexes que les nôtres
», ce qui est rassurant pour le lecteur occidental se méfiant
quelque peu des chinoiseries de bazar. L’auteur admet que
« Curieusement, il n’est jamais question du qi, dans
l’exposition de Beaubourg, c'est-à-dire ce qui anime
la pensée et l’art chinois depuis vingt huit siècles,
comme si la Révolution Culturelle avait anéanti le
passé ». Heureusement, il nous propose une définition
: « Le qi est, pour un occidental, difficile à comprendre.
François Jullien le nomme « souffle-énergie
» et Ryckmans «une énergie sous-jacente aux signes,
et capable de les doter d’une articulation, d’une texture,
d’un rythme et d’une impulsion » ? Ouf ! Il cite,
enfin et encore, François Jullien « La Chine est un
biais pour désensevelir des possibilités enterrées,
rouvrir l’intelligence » et conclut « Mais rouvrir
l’intelligence, de nos jours, ça intéresse qui
? ». Et nous en savons déjà beaucoup plus. Nous
savons également que le Qi motive, éventuellement,
la peinture et la calligraphie voire la musique mais visiblement
pas les multiples pratiques extrême-orientales dont il ne
pourrait être question dans un article sérieux. Il
est vrai que la prestations de music-hall des « Moines de
Shaolin », au « plus grand cabaret du monde »
de Patrick Sébastien, n’est pas de nature à
inciter les intellectuels à se poser la moindre question
ni à pousser la porte d’un Dojo ou d’un Kwoon
pour simplement observer ce qui s’y passe. Nous comprenons
fort bien que dans l’esprit de ces intellectuels là,
Monsieur, donc de ces Zinzins assis, l’art martial est à
l’art ce que la cour martiale est à la justice ou ce
que la musique militaire est à la musique. Mais lorsqu’il
s’agit plutôt d’un art en mouvement ou d’un
art du mouvement c’est, simplement, qu’il est animé
par le Qi. Ce Qi, n’en déplaise à certains,
n’est pas enfermé dans la peinture, dans la calligraphie,
dans la musique ou dans un mouvement sinon un enchaînement
comme serait enfermé le génie dans la lampe à
huile du comte oriental. Il est en soi. La peinture, la calligraphie,
la musique ou le mouvement ne font que le révéler
et lui permettre de s’exprimer sans contrainte, donc de se
libérer pour agir.
Dans ce cas il est possible de reprendre la fameuse formule d’Audiard
dans le film « Un taxi pour Tobrouk » : « Un con
qui marche ira toujours plus loin que deux intellectuels assis ».
C’est peut-être cela, aussi, rouvrir l’intelligence.
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