A la recherche de l’infaillibilité.
par Chan Sanyi

Si la masturbation rend sourd il convient d'admettre que la fonction présidentielle demeure donc le meilleur remède actuel contre la perte d'audition. Peut-être que le Président, à l'instar de nos bons rois qui guérissaient l'écrouelle par simple contact, serait en mesure d'apporter une solution à tous les malentendants de l'hexagone, ce qui réduirait notablement le fameux trou de la sécu. Voici un homme qui a dépassé les soixante dix ans et qui, grâce à sa fonction, échappe par miracle au vieillissement dont souffrent de nombreux citoyens bien moins âgés que lui. Il entend parfaitement, il voit parfaitement, il pense parfaitement. Il est parfait et infaillible. C'est du moins ce que tente de nous faire croire son entourage le plus proche. Nous l'avons connu avec des lunettes il y a déjà plus d'une trentaine d'années. Exit les lunettes, c'est ringard les lunettes. Cela ne fait pas sérieux les lunettes. Que dire alors d'une aide auditive ? D'une prothèse ? Vous n'y pensez pas. De là à préférer un président sourd, ou malentendant, il n'y a qu'un pas. Doit-il réellement entendre ce que l'on murmure dans son dos ? N'est il pas préférable qu'il réponde à peu près n'importe quoi aux questions qu'on lui pose et qu'il n'entend pas ? On comprend mieux désormais d'où lui vient cet éternel sourire qu'il affiche dès qu'il est confronté à un interlocuteur. Son infaillibilité presque papale et instinctive lui permet de trouver la réponse immédiatement appropriée. Exercice auquel s'adonnent, par ailleurs nos édiles lorsqu'ils répondent avant même que la question ne leur soit posée. Q'il s'agisse d'une réunion politique, d'un studio de radio ou d'un plateau de télévision il n'est pas question de réfléchir un seul instant à la question posée. Cela semblerait s'assimiler à une hésitation. Qui réfléchit hésite, qui tarde à répondre est suspect. La réponse est donc toute prête puisque la question est sans aucune importance. La stratégie du Professeur Tournesol, revue et corrigée par les conseillers en communication, est désormais de rigueur dès qu'une lueur de pouvoir ou de savoir se manifeste en public. Il suffit de répondre n'importe quoi si ce n'importe quoi satisfait l'auditoire ébahi par tant se sapience accumulée au cours des années de mandat. Cela rappelle les grands leaders historiques du type « bienfaiteur des Carpates », « Soleil Rouge se levant sur la plaine », « Roi des Rois » et autres guides de tous poils se caractérisant par des scores électoraux et présidentiels que l'on pourrait qualifier de bananiers puisque dépassant allégrement les quatre vingt pour cent des suffrages exprimés. Et qui amènent un sourire compatissant lorsqu'ils se réalisent dans les pays de l'est, en Asie, en Amérique du sud ou en Afrique centrale. Où irait cet électorat docile et complaisant si il se rendait subitement compte qu'il a, de plus, été floué en élisant à la place d'un surhomme, un infirme, pire, un handicapé appareillé. Voire un vieux ayant échappé de justesse le à la canicule grâce à un séjour opportun au Canada. La démocrature consensuelle n'y survivrait probablement pas. On comprend qu'il y a encore un sacré travail à faire, dans notre beau pays, et ceci malgré les campagnes officielles, pour accepter, au niveau de l'administration, des entreprises, de l'école, des transports et on en passe, d'autres handicapés qui n'ont pas, eux, l'avantage de la fonction présidentielle. Cet état d'esprit, ou cet esprit d'état, permet de mieux comprendre pourquoi et comment agit cette dictature rampante qui oblige des salariés à recourir à la mutilation de la chirurgie esthétique pour conserver un poste ou un emploi. L'espérance de vie s'allonge d'année en année mais il convient de conserver une apparence de jeunesse liée à un modèle défini par les critères de la mode qui se met en place sans que personne ne puisse donner son avis. Quatre cheveux en moins, une ride en plus, trois kilos superflus et c'est la catastrophe. Heureusement la toxine botulique, l'un des poisons les plus violents qui soient, est là, prête à être injectée sous la peau déjà rendue jaunâtre et parcheminée par de multiples séances de bronzage artificiel. Avec quelques séances de liposuction et quelques implants capillaires, il n'y paraîtra plus. Sauf que cette jeunesse artificielle fait de plus en plus ressembler ses adeptes à des momies égyptiennes. On rencontre désormais dans les salons de nombreux sosies de Ramsès II qui ont accepté de se faire embaumer vivant. Avec le concours de la médecine. Il est vrai que celle-ci vient plus ou moins de retirer son masque depuis que le fameux trou de la sécurité sociale incite désormais, presque officiellement, le citoyen responsable à l'automédication. On cesse de nous répéter que les urgences ne servent à rien et qu'il vaut mieux, éventuellement, consulter son médecin traitant, sinon de débrouiller par ses propres moyens. Que les antibiotiques, que l'on nous présentait il y a encore quelques mois comme une panacée universelle qui a modifié le cours de l'histoire du vingtième siècle, se remplacent fort bien par un cataplasme de farine de lin et un badigeon de bleu de méthylène ! La plupart des journaux, des hebdomadaires et des mensuels rivalisent d'ingéniosité pour nous informer sur cette nouvelle donne : « Tu payes, donc t'es libre de te soigner comme tu l'entends » (à la seule condition de ne pas être sourd !) Le Nouvel Obs. (13 au 19 novembre 2003) titre en pleine première de couverture « le guide des 65 médicaments vraiment indispensables » et réalise un dossier, fort bien fait, dans lequel on apprend que des spécialités pharmaceutiques jusqu'ici délivrées uniquement sur ordonnance seraient désormais en vente libre grâce à un dosage moindre. En ajoutant qu'il suffit de prendre deux pilules au lieu d'une. Il n'est donc pas étonnant que, dans cette même nouvelle tendance, il préconise comme meilleur remède actuel (authentique !) de l'eau et du jus de citron pour les affections urinaires, de l'eau et de la tisane au miel ( ?) pour la toux, un sel de réhydratation (privilégier le moins cher dit-il !) pour la diarrhée, un régime sans sucre pour le diabète de type 2 (on s'en serait douté !), des bas de contention pour les jambes lourdes (comme du temps de ma grand-mère née à l'époque où il y avait encore des loups dans les Ardennes !),une consultation le psy pour la dépression (ben donc !), l'angoisse et l'anxiété. On ajouterait presque, à juste titre, « et un cautère sur une jambe de bois ! ». C'est probablement vrai puisqu'on vous le dit depuis plusieurs années, mais qu'avant on était considéré comme des irresponsables. Il va bientôt être temps de rechercher activement, dans les brocantes ou chez les bouquinistes les ouvrages les plus réputés du temps jadis comme « Le bon médecin » ou « l'art de se guérir soi-même ». Attendons nous donc au retour en force de la ventouse et de la sangsue, voire du rebouteux breton (nous garderons en réserve, et à usage personnel, les adresses de quelques « toucheux » et autres « souffleux » picards et normands de nos relations). Il ne faut donc pas s'étonner que « Ca m'intéresse » publie un dossier sur « Les guérisseur à l'épreuve de la science » qui tente de prouver que l'acupuncture possède des bases scientifiques et qu'Antenne 2 diffuse, un samedi après midi, une excellente émission sur l'ostéopathie où nul scientifique officiel en blouse blanche et estampillé Assistance Publique ne vint mettre le téléspectateur en garde contre ces agissements suspects et palpatoires. Il est amusant de constater que ce qui fut combattu et condamné pendant de nombreuses années semble tout à coup être revenu en odeur de sainteté. Vivent la médecine non conventionnelle et la sagesse populaire ! Comme disent nos amis Chinois « Si le pouvoir le veut, ce que l'argent a sali un jour, l'argent peut le purifier le lendemain ». Ce n'est juste qu'une question de temps et de patience. Nous vous annonçons donc dès à présent que le « Qigong » remplace désormais officiellement et avantageusement de nombreuses spécialités pharmaceutiques et médicales qui ne seront plus remboursées. Et qu'il ne rend pas sourd.