Bobards ! Ou du Homard à l'américaine à la truite au bleu... par Chan Sanyi

Bobard : n.m. fam. Histoire fantaisiste, propos mensonger, nouvelle inventée.
Blague, bluff, boniment. Tu racontes des bobards. Les bobards de la presse.
De l'ancien français bobeau, "mensonge" . (Dictionnaire Robert).


Lorsqu'elle est à la botte, particulièrement en temps de guerre ce qui arrive de plus en plus souvent, la presse manque cruellement d'imagination. Les mêmes maux (mots) produisant les mêmes effets on aboutit au mêmes résultats et, par conséquence, aux mêmes conclusions lesquelles conditionnent les mêmes réactions qui finissent par aboutir nécessairement au bobard.
L'exemple du Robert est significatif : "Les bobards de la presse". Il s'agit presque déjà d'un euphémisme sinon d'un pléonasme. De ce fait, dans un premier temps, les balles ennemies traversent les chairs sans provoquer de blessure grave, leurs baïonnettes de mauvaise qualité se tordent au premier choc, leurs obus n'explosent pas ou tout au plus très mollement, ils manquent de nourriture, d'acier, d'essence, de courage, d'encadrement et il suffit de leur tendre un bout de pain moisi pour qu'ils lèvent les mains et se rendent en masse en criant "kamarad !". Entre temps leurs dirigeants et leurs généraux sont tombés gravement malades ou ont du être internés car devenus fous tandis que la population locale jusqu'ici abusée se soulève peu à peu contre ces tyrans.

En quelques jours tout devrait donc être réglé car "nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts" ou que "Gott Mit Uns". Un peu plus tard, et pour justifier que la victoire commence quelque peu à tarder puisqu'on se replie sur des positions longuement prévues à l'avance, on lit dans la même presse et on entend sur les mêmes ondes, de la plume et de la bouche des mêmes journalistes, que ces mêmes ennemis utilisent en fait des balles explosives judicieusement taillées en croix et des baïonnettes crantées qui déchiquettent la chair et produisent d'horribles blessures, qu'ils possèdent des pièces d'artillerie d'un énorme calibre provoquant des destructions massives inconnues jusqu'alors, que leurs troupes omniprésentes sont féroces, fanatisées, lourdement mécanisées, qu'elles distribuent sans compter de la nourriture pour assurer leur sale propagande, que leurs généraux sont jeunes, dynamiques et compétents et qu'il conviendrait, éventuellement, de rencontrer leurs dirigeants afin d'envisager une solution honorable.
L'ennemi qui avait probablement été accusé, à tort, de couper les seins des femmes et les mains des enfants, de distribuer des bonbons empoisonnés ou explosifs, de polluer les puits avec des cadavres d'animaux domestiques, de stocker des gaz mortels afin de les répandre dans le métro, de diffuser des maladies contre lesquelles il s'était vacciné, devient assez rapidement un interlocuteur doué de toutes les meilleures intentions du monde avec lequel on pourra rapidement s'entendre pour créer une monnaie unique et repousser la barbarie, cause de tous nos malheurs. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à ce que le bobard change de camp.

Nous apprenons désormais que nos bombes ne tuent exclusivement et sélectivement que des talibans ayant une barbe de plus de six centimètres et n'ayant aucun cousin pakistanais. Qu'elles sont sans le moindre effet, ou presque, sur les populations civiles avoisinantes qui continuent à vaquer paisiblement à leurs occupations habituelles.
Que les fameux B52 ont été notablement améliorés depuis le Viêtnam et ont désormais la possibilité à 15000 mètres d'altitude et à une vitesse approchant celle du son de toucher uniquement des objectifs précis et distincts, de la taille d'une carte à jouer, tout en larguant plusieurs tonnes de bombes par vagues successives. Que le "carpet bombing" du Strategic Air Command, jadis destiné à écraser sous des milliers de tonnes de bombes les populations civiles afin de faire céder les militaires, est désormais tout pépère et qu'on en reprendrait bien encore un peu sur Dresde, Hambourg ou Royan sans même s'en rendre compte.
Que où et lorsque les soldats Soviétiques, dont la douceur proverbiale est connue, ont échoué, sur le terrain, avec la plus puissante armée conventionnelle de la planète et sur plusieurs années, un coup de passe-passe permettrait de tout régler en deux temps trois mouvements.
Qu'il va bientôt suffire, on n'en doute pas, d'une poignée de commandos d'élite "vus à la télé" pour venir à bout de quelques fanatiques barbus et médiévaux et que tout irait donc, encore une fois, pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du type "Monsieur Propre génération 2 lave plus blanc" même en machine à laver dont on taira la marque. Avec, à la clé, une bonne distribution de Mac-Machin et de Coca-truc, faute de Homard à l'Américaine, on pourrait même se faire de nouveaux copains qui achèteraient tous le dernier CD du clone de Michael-bidule dans des magasins qui resteraient ouverts jusqu'à minuit.
La vraie civilisation universelle. La Liberté de penser et d'agir. Pendant ce temps les autres préparent sournoisement des bombes "sales" (par opposition à nos bombes "propres" celles qui se contentent de vous estropier plusieurs années après s'être "fragmentées" ou celles utilisant l'uranium appauvri pour causer plus de dégâts) et rampent déjà probablement dans les égouts pour empoisonner les circuits de distribution d'eau ou de gaz et balancer de la farine dans les bureaux de poste.
A vrai dire on n'avait pas trop besoin d'eux pour transformer en barbecue géant le Concorde, le Tunnel du Mont Blanc et du Saint Gothard, pour raser la moitié de la ville de Toulouse, pour répandre des dizaines de tonnes de cyanure de potassium dans le Fleuve Jaune, pour faire dérailler le TGV, pour décrocher quelques téléphériques bondés de touristes sans compter un ou deux chocs chimiques ou pétroliers, l'explosion d'un silo de grain et on en passe et des meilleurs..

De l'Europe Bleue à la truite d'élevage au bleu.
Et pendant ce temps la, la même presse, si friande de bobards et si habile à les répandre, se garde bien de diffuser des informations qui permettraient de quelque mieux comprendre l'origine et la destination de certains problèmes. Prenons le cas de nos marins. Ils s'étonnent qu'une nouvelle directive européenne - dixit la presse dans son ensemble - veuille tout à coup restreindre leurs activités professionnelles et, partant, leurs revenus.
Bien que directement concernés, la preuve, ils n'ont probablement jamais entendu parler par voix de presse des directives internationales et européennes répondant aux noms poétiques de "Planète Bleue" ; "Europe Bleue" ; "Plan Bleu". Si la première fut une utopie puisque de nombreux pays comme l'URSS, le Japon, les USA, le Chili, la Norvège, le Canada refusèrent, vers les années 70, de limiter leurs quotas de pèche en fonction des zones et des espèces, les fameux TAC (Taux Admissibles de Capture), la seconde vit le jour en 1983 sous l'égide du Parlement Européen. Il s'agit du même projet restreint aux pays membres du Conseil de l'Europe.
Ce projet est donc désormais effectif depuis plus de 18 ans et stipule : "La politique de gestion des ressources maritimes est fondée sur la fixation annuelle des TAC par espèces et par zones de pêche, sur la base de conseils scientifiques ainsi que sur les quotas qui répartissent le TAC entre les États Membres". Il précise également quelques points particuliers comme "De la limitation des captures à la réduction de l'effort de pêche" ; "La régulation par l'offre et la mise sur agenda d'une politique communautaire" ; "Les fonds structurels basés sur une légitimation par les outputs"…etc.

En un mot comme en cent il convient de réduire la pêche pour se tourner délibérément vers une politique de l'élevage du poisson en batterie. Quels que soient les motifs d'une telle décision communautaire (préservation de certaines espèces en voie de raréfaction ; protection accrue des mammifères marins piégés dans les filets pélagiques ; appauvrissement des fonds marins raclés en permanence par des unités de plus en plus performantes tant en largeur de filet qu'en profondeur de pêche) il aurait peut-être été souhaitable que la presse nous renseigne sur ce fait. Elle l'a fait sous la plume de Georges Charles dans le N° 83 de Mai 1993 de "La Vie Naturelle" dans un article justement intitulé "Après l'élevage intensif des poulets, voici le poisson en batterie". Cet article traitait déjà, évidemment, des "dommages collatéraux" causés par "l'Europe Bleue". Je cite : "L 'enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Les mutations se succèdent, nécessairement, et les nouvelles solutions créent à leur tour de nouveaux problèmes. Dans ce cas précis il semble que les pêcheurs et que les consommateurs n'aient pas tout à fait été prévenus des nouvelles données du marché économique mondial. Des prêts importants ont été consentis pour armer des unités qui, visiblement, étaient déjà condamnées de longue date par des projets internationaux et ambitieux dans lequel l'artisan ne trouverait plus sa place. Informé, le consommateur a encore le choix de soutenir des produits de haut de gamme, non des ersatz, et d'influer sur le marché futur. A cette seule condition la petite pêche traditionnelle pourra se maintenir ou devra disparaître." Mais depuis cet article, silence radio. La presse écrite et la" Vie Naturelle" ont su se passer de Georges Charles, aimablement démissionné.

Après avoir dénoncé l'utilisation de farines animales dans l'alimentation du bétail, des volatiles et du poisson d'élevage dès 1983 * il est probable qu'il dérangeait quelque peu. Et que ses "bobards" étaient très mal perçus. Précisons enfin un autre point de cet article de 1993 sur l'Europe Bleue et les poissons de batterie : "Hormis la tromperie sur l'image et quelques réflexions sur l'alimentation de ces poissons, des analyses démontrent d'une part que ces poissons d'élevage contiennent en moyenne jusqu'à 11% de lipides en plus. Ils sont donc plus gras. D'autre part une mutation s'effectue globalement sur leurs lipides qui, alors, renferment des taux considérables d'AGS (acides gras saturés) provenant directement des aliments carnés et composés qu'ils reçoivent. Dans cette hypothèse la notion de "poisson maigre" ou de "poisson de régime" s'effondre toujours sans que le consommateur puisse en être averti" (extrait de "L'alimentation risque majeur" par Robert Nègre. Professeur à la Faculté d'Aix Marseille III - Editions Ellipses).
Il s'agit bien là de recherches scientifiques effectuées par des chercheurs patentés donc largement subventionnés par les services publics. Étrangement le public n'est pas tenu au courant par les médias de service public ou apparentés des résultats et des conclusions de ces recherches. Un hors série récent lié à la consommation et à très grande diffusion, donc largement subventionné par l'État, traitait des rapports entre l'alimentation et la santé. Étrangement il ne comportait pas un seul mot sur la différence fondamentale existant entre le poisson sauvage et le poisson d'élevage puisque ce dernier en raison des "taux considérables d'AGS" favorise, comme les rillettes, le "mauvais" cholestérol. Dans tous les cas l'artisan comme le consommateur est gravement lésé puisque mal informé des mutations de notre société à irresponsabilité illimitée.

L'Europe Bleue ne fait que de suivre pas à pas "la mise sur agenda d'une politique commune concernant la pêche pensée comme un secteur et visant à la limitation des captures et à la réduction de l'effort de pêche en fonction des totaux admissibles de capture par espèces et par zones de pêche sur la base de conseils scientifiques ainsi que sur les quotas qui répartissent le TAC entre les états membres" . En dehors de cela point de salut. Nous ne parlerons pas ici de la répartition des différents pays européens en "zones de pêche" ; "zones d'élevage" ; "zones de transformation" ; "zones mixtes". Ce qui influe très notablement sur la taille des maillages des filets.
Tout cela a été accepté avec le Traité de Maastricht. Mais le public, comme les pêcheurs ont oublié de la lire en détail. Les ministres successifs le savent très bien et se bornent à colmater la brèche au jour le jour puis à refiler le bébé et l'eau du bain à leur successeur. Le dernier en date, Jean Glavany, vient de rassurer les pêcheurs furieux contre ces "nouvelles directives" en leur affirmant que : "La préservation de la ressource doit continuer de reposer d'avantage sur la maîtrise des captures que sur la réduction de la flotte de pêche". Autrement dit ils, comme ils ne pourront plus pêcher grand chose, ils pourront conserver leurs bateaux pour emmener les touristes faire un tour en mer. Ou ils pourront couler les plus gros, lorsqu'ils n'auront pas été rachetés par les Espagnols, comme cela se fait en Écosse, pour les transformer en fermes d'élevage intensif. Après ils n'auront plus qu'à attendre le Label Rouge puis la Légion d'Honneur pour service rendu à la Nation. Ils ne seront pas nombreux.
Les autres feront comme moi, ils se recycleront.

  • L'Honorable Cuisine Par Georges Charles Éditions Encre 1983 (épuisé)
  • Repris dans" La Table du Dragon" Par Georges Charles Éditions Chariot d'Or (1999)