Sources et racines
Les études historiques sérieuses
concernant les arts martiaux chinois font cruellement défaut.
De plus, la plupart des chercheurs occidentaux sont incapables de
faire la différence entre danses religieuses et techniques
martiales... ce qui ne simplifie pas les choses ! Georges Charles
nous aide à y voir un peu plus clair.
Pour
réaliser un historique sérieux des Arts Martiaux Chinois
survient un premier problème : les conceptions de l'historien
occidental et celles de l'historien chinois divergent sur bien des
points et des dates.
En Occident, la plupart des références historiques
sur la Chine datent, pour certaines, du siècle dernier et
remontent parfois sous Louis XV. En réalité, la plupart
de ces études ont été réalisées
«in vitro» sur un important matériel ayant quitté
le sol chinois il y a, parfois, plus de deux siècles (Bibliothèque
Mazarine, Etudes des Pères Jésuites, Couvreur, Amiot,
Ricci, Collections Cernucci...). Ces sources sont certes excellentes...
mais datent un peu. L'Ecole Française d'Extrême Orient
a réalisé un travail de toute première valeur
tant sur le plan des recherches que sur le plan des traductions...
mais les érudits occidentaux et, plus particulièrement
français, se sont habitués à une sorte de vase
clos, considérant comme crédibles uniquement les données
provenant d'un confrère reconnu et mandaté par leurs
Facultés.
De plus, si ces études furent très poussées
concernant la poterie et les céramiques, la porcelaine et
les bronzes, la littérature, la peinture, la poésie
et, dans une certaine mesure, la médecine, elles restent
extrêmement restreintes pour ce qui est des Arts Martiaux.
En Chine, par contre, ces dernières années sont marquées
par de très nombreuses et importantes découvertes
archéologiques permettant non seulement de confirmer certaines
dates jugées comme excessives dans l'ancienneté par
les savants occidentaux, mais parfois même de remonter à
plusieurs millénaires avant notre ère ce qui était
jusqu'ici, même en Chine, considéré comme contemporain
de l'Histoire Grecque... Concernant les arts martiaux et les techniques
de santé, la plupart des chercheurs chinois savent à
quoi ils se réfèrent... ce qui n'est pas le cas chez
des érudits occidentaux. Granet, par exemple, dans «La
Civilisation Chinoise» , décrit des «danses»
très particulières : «Des danses faites au son
des tambourins d'argile, provoquaient des états d'extase.
Les exorcistes portaient des dépouilles d'animaux. Des danses
animales étaient exécutées. Les laboureurs
se déguisaient en Tigres ou Léopards. Ils ajoutaient
à qui saurait, avec le plus de hardiesse, dépenser
ses forces...». «Ainsi les tournois de gestes rituels
peuvent-ils se présenter, avec une valeur d'épreuve,
l'allure d'un concours de devinettes mimées.
LE JAPON ET L'INFLUENCE CHINOISE
On juge de l'avenir d'après la manière de marcher
à droite, à gauche, de tourner, d'avancer, de reculer,
de s'incliner ou de se redresser...». Ces «danses»,
ces «tournois de gestes rituels», ces «devinettes
mimées» vus ou étudiés par un oeil occidental
non averti ou initié sont catalogués d'une autre manière
en Chine ! Combien de fresques, de poteries portant la mention «danse
rituelle», «danse de Cour Impériale»...
sont en réalité directement concernées par
les arts martiaux ? Combien de «formules incantatoires religieuses»
ou «recettes attachées à des superstitions locales»
sont directement liées aux techniques de santé ?
Hormis quelques études très récentes sur ce
sujet précis (Despeux, Robinet, Baaldrian-Hussein...) la
majorité des recherches et des affirmations concernant les
arts martiaux et les techniques de santé extrême-orientales
nous parviennent du Japon. Les arts martiaux et techniques de combat
japonais s'étant implantés en Occident, depuis plusieurs
décades, il est naturel que ce soient les Japonais qui aient
amené leurs sources de référence. Or, chacun
sait que ces références furent pour la plupart établies
à une époque où la Chine et le Japon ne s'entendaient
guère et furent transmises par une génération
d'hommes où le nationalisme japonais était à
son apogée.
Il était donc tout à fait normal de minimiser l'influence
chinoise, quitte à reporter celle-ci sur les Indes. Cela
explique, par exemple, l'extraordinaire importance donnée
à Boddhidharma, venu des Indes en Chine, fondateur du Zen
(Chan) et considéré, improprement, comme le créateur
de Shaolin... donc des arts martiaux chinois. Cette hypothèse
est fort pratique car elle fait remonter les origines du wushu au
4e siècle après J.C. et les attribue à un Indien.
Cette affirmation japonaise faisant autorité en Occident
est bien évidemment fortement combattue par les Chinois qui
avancent le fait que Shaolin fut créé quatre siècles
avant la venue de l'«Illuminé» et que des moines
du Monastère étaient reconnus pour leur valeur combattive
bien avant son arrivée en Chine. L'influence indienne et
particulièrement celle de Boddhidharma n'est pas à
négliger, mais ne fut qu'un complément à ce
qui existait déjà depuis plusieurs siècles,
voire plusieurs millénaires sur place.
Vers les années 1930, le nationalisme aidant, toute influence
directe ou indirecte de la Chine sur les Budo Japonais fut remise
en cause. Ce qui était auparavant, à l'époque
du bon voisinage, admis sans la moindre difficulté fut consciemment
expurgé des mémoires et des textes... Le Karaté
Do (Voie de la Main Chinoise) s'écrivit «Voie de la
Main Vide», les noms des katas d'origine chinoise furent «nipponisés»
: du Ku Shanku (nom d'un attaché militaire chinois, créateur
de la forme) on passa à Kwanku (regarder le Ciel). En Judo
on oublia peu à peu le Kata favori du maître Kano,
le fameux Koshiki No Kata, créé par Chen Yuan Pin
(Ganpin ou Gempin), fondateur de l'Ecole de Jiu Jitsu kilo Ryu que
le maître Kano conservait tant en fonction de sa valeur historique
que de son origine. En Aïkido, on oublia tout à coup
de se référer à l'une des écoles de
base d'Aiki Jutsu, le Yagyu Shingan Jujutsu Ryu... créée
par Chang Wo Ting et on passa discrètement sous silence,
le séjour du maître Uechiba en Chine qui avait précédé
la création de l'Aïkido dans sa conception circulaire...
Les anciens maîtres connaissaient leurs références
mais leurs héritiers perdirent soudainement la mémoire.
LA TRADITION ORALE ET LE SCEAU DU SECRET
En Chine même, l'historien se heurte à un autre problème...
Par définition, le Wushu et la plupart des techniques de
santé, bien que pratiqués à grande échelle
mais dans un cadre restreint, ont longtemps subi le sceau du secret
vis-à-vis des non initiés. La majorité des
écoles utilisait un enseignement uniquement oral et gestuel
et il ne pouvait être question, comme ce fut, par exemple,
le cas en Grèce ou à Rome, de divulguer des techniques
par le biais de la statuaire, de peinture ou de documents. Cela
explique, dans une certaine mesure, qu'il n'existe que fort peu
de représentations purement martiales dans l'art de la Chine
ancienne. Nous rejoignons ici une différence fondamentale
entre l'athlète grec, le conquérant romain et le pratiquant
chinois... Quand le premier fait preuve d'habileté, le second
de courage, le troisième reste le plus discret possible.
L'habileté est magnifiée par la peinture, le courage
est exalté par la statuaire, tandis que la discrétion
se dissimule dans des textes. Les références antiques
à l'art martial chinois se trouvent donc disséminées
dans de très nombreux ouvrages et procèdent plus souvent
par images ou allusions que par descriptions. De plus, contrairement
à Rome... ou au Japon, où l'art du combat, et ses
détenteurs, soutenaient sans réserve le pouvoir politique
en place, les pratiquants de Wu Shu s'opposaient très souvent
en Chine à celui-ci... La plupart des révoltés
populaires (turbans jaunes, turbans rouges, Tai Ping, tentative
de restauration des Ming, guerre des boxeurs...), des sociétés
secrètes (Triades, Hongbang, piques rouges...) prirent naissance
dans le milieu martial. On comprend donc que les historiens officiels
de l'époque ne fassent que fort peu de publicité aux
arts martiaux ! La tradition populaire, orale ou écrite,
par contre, relatait en parallèle les exploits des chevaliers
redresseurs de tort (romans «Au Bord de l'Eau», «Les
Trois Royaumes», «Voyage en Occident»...).
DES TAO SOUS FORME DE POEMES
Dans les écoles, les rares textes prenaient le plus souvent
des allures anodines ou étranges et n'étaient compris
que des seuls initiés. La description des techniques et parfois
des Tao ou Doan (Katas) était transmise sous forme de poèmes...
«La belle fille regarde son miroir puis se met une fleur dans
un vase, en cherchant le reflet de la lune dans l'eau»...
Ce qui signifie bloquer du bas vers le haut et de l'intérieur
vers l'extérieur avec le tranchant interne de la paume puis
double blocage descendant suivi d'une saisie crochetée !
Symboliquement représentée, cette technique se limite
au dessin d'un miroir, d'un vase contenant une fleur et d'une lune
troublée par un reflet. L'archéologue ou le linguiste
non spécialisé est donc strictement incapable de concevoir
un quelconque rapport entre le texte ou l'image et une pratique
martiale quelconque !
LE WU SHU ANTIQUE : REFERENCES HISTORIQUES
L'une des premières références quant à
l'utilisation d'un art martial structuré en Chine fut découverte
en 1945 à Bang Po, dans la province du Shansi. Il s'agissait
d'un «Jiu Ku Wen» (écriture sur carapace de tortue)
daté, en Chine, du XVIe siècle av. J.C. (Dynastie
des Shang). Il relatait le fait qu'à la bataille de Tuluk
(2650 av. .T.C.) l'armée de Chi Yu, expert en Go Ti (lutte),
bien que très inférieure en nombre tint tête
aux armées de Hsien Yuan Wangti. Grâce au Go Ti, les
soldats de Chi Yu affirmèrent une supériorité
écrasante en corps à corps et ne furent défaits
que grâce à l'utilisation d'armes de jet. Un autre
«Jia Ku Wen» décrivait le Go Ti ou Shang Po comme
une lutte où coups de pied, de genou, de coude, de poing
et de tête étaient utilisés, la tête étant
armée d'un casque à cornes mais les poings étant
nus.
Le texte cité était évidemment postérieur
à la date relatée, mais remonte malgré tout
à 1700 ans avant notre ère. Une autre découverte
récente fait état de poteries et de fresques murales
datées de 1400 av. J.C, et décrivant des formes de
combat à mi-chemin entre la lutte et la boxe. Il s'agit,
probablement, de joutes saisonnières dont parle Granet dans
«Civilisation Chinoise». De 1972 à 1976, de nombreuses
tablettes de bambou furent exhumées sur l'ancien site de
Juyan dans la province du Guang Xi (Gansu). Elles concernent le
Shangshu (Livre des Documents de la Cour des Zhou -
IXe siècle av. J.C.), le Li Ki (Livre des Rites de Dynastie
Shang - XIe siècle av. J.C.) et attestent formellement de
l'ancienneté des textes considérés, allant
même jusqu'à remonter jusqu'à la Dynastie Xia
(XXIe - XVIe siècles av. J.C.). Ces deux ouvrages affirment
qu'«un soldat ne maîtrisant pas l'art du combat à
main nue est relégué dans les rangs inférieurs
de l'armée». Il n'est malheureusement pas question
de la forme de combat pratiquée à cette époque.
Pendant la période des «Printemps et des Automnes»
(770 - 476 av. J.C.), le Shijing recueil de poèmes fait état
d'une méthode de boxe nommée Chuan Yung. L'Ere des
Royaumes Combattants (475 - 221 av; J.C.) fournit dans ses archives
gravées sur des bronzes de nombreux récits de combat
où l'art martial était utilisé sous une forme
structurée, ceci tant à main nue qu'avec l'utilisation
d'armes. C'est également à cette époque qu'apparaissent
les premiers textes faisant allusion à l alchimie interne
et à l'utilisation du Chi. Vers les années 200 av.
J.C., sous l'influence du fameux Empereur Jaune (Shi Huang Ti),
est rédigé le fameux Huang Ti Nei King So Ouen (Livre
de la Médecine Interne et des Traitements), bible de l'acupuncture.
Sans qu'il soit directement question du Wu Shu, de nombreux chapitres
traitent du mouvement et de la respiration. C'est, malgré
tout, dans le Livre des Han, rédigé par Pan Kuo (3992)
que les indications les plus précises et complètes
nous sont fournies. Un chapitre entier est en effet consacré
aux arts martiaux en général et aux formes de boxe,
en particulier. L'école du Shou Pu est abondamment décrite
et il est question de points vitaux, de luxations, d'immobilisations
et même de techniques de réanimation.
C'est à peu près vers cette époque que fut
créé le fameux Monastère de Shaolin. Près
de 300 ans avant l'arrivée de Boddhidharma en Chine, le Wu
Shu avait déjà une fort longue histoire !
WU SHU ET MEDECINE
Sous
les deux Dynasties des Han (Han de l'Ouest 206 av. J.C. - 24, et
Han de l'Est 24 -205), les rapports entre l'art martial et les techniques
dites «de longue vie» s'établissent de façon
certaine sous l'influence des Taoistes et de certains médecins.
Sheng Nong (196 av. J.C.), dans le «Copendium de la Pharmacopée»
décrit de nombreuses recettes magistrales dont certaines
sont destinées à la traumatologie spécifique
aux pratiques martiales. L'auteur prescrit, notamment, un traitement
destiné à ceux qui endurcissent leurs poings à
la frappe. Wei Bo Yang, auteur du Zhouyi Cantongji, ouvrage sur
l'Alchimie, puis Ge Hong, médecin et philosophe taoiste intègrent
le Wu Shu dans la pratique du Chi Kong (Quigong ou exercices respiratoires),
considérée comme une branche importante de la Médecine
Chinoise Traditionnelle. Vers les années 220, enfin, un chirurgien
de la Cour Impériale du nom de Hua To met au point une méthode
originale basée sur l'observation des mouvements offensifs
et défensifs des animaux. Le Wu King Shi (jeu des animaux,
de Hua To) a pour but de permettre aux convalescents de renforcer
leur santé et de faciliter leur rétablissement. L'intérêt
de cette méthode est qu'elle peut également être
utilisée à des fins de défense personnelle.
Elle connaît, évidemment, un vif succès
et est utilisée par de nombreux médecins.
De tout temps, les techniques
de santé furent très populaires en Chine.
Parallèlement, l'Ecole de la Longue Main (Chang Chenu),
créée par Kwok Yee est enseignée aux Officiers
Impériaux qui «doivent pouvoir se défendre aussi
efficacement en habits de Cour qu'en armure sur le champ de bataille».
Dans le prologue de la «Littérature Classique»
il est décrit que «Tung Chan avait alors des mains
qui lui permettaient de vaincre n'importe quel adversaire armé».
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