Un casse-tête... chinois !
Avec
ce premier article, Georges Charles démarre une passionnante
série que vous retrouverez chaque mois : tout ce que vous avez
toujours voulu savoir sur le Wu Shu sans jamais oser le demander!
Depuis
des millénaires le Dragon est le symbole le plus représentatif
de la Chine. Créé par les chinois à l'image
du pays et de ses activités, il correspond particulièrement
à la définition du Wu Shu.
Le Dragon est en effet immense et unique mais pourtant réduit
au minuscule et reproduit à l'infini jusque sur les baguettes
de restaurants. Il est immatériel et insaisissable mais pourtant
omniprésent, parfois envahissant et vulgaire dans l'imagerie
populaire.
Il est tantôt d'une grande bonté et annonciateur d'évènements
heureux, tantôt d'une cruauté implacable et responsable
de calamités et de dévastations. Il peut sommeiller
des siècles, enfoui dans la terre ou se laissant porter par
les nuages, puis se réveille brutalement sans crier gare.
Il est d'une grande sagesse mais accumule des trésors qu'il
conserve jalousement presque avec bassesse. Il est caractéristique,
rien ne ressemble à un Dragon, mais pourtant constitué
d'un assemblage hétéroclite : tête de chameau
cornes de daim, oreilles de boeuf, cou de serpent, écailles
de carpe, pattes de tigre, serres de hibou, yeux de salamandre...
II est en outre capable de voler, de nager, de courir, de changer
de taille et de couleur. Définir le Wushu à partir
d'une école, d'un style, d'une tendance ou d'une époque
correspondrait à définir le Dragon à partir
d'un seul de ses éléments constitutifs.., qui voit
les griffes s'écrie « Voilà un oiseau »
qui regarde son muffle déclare « C'est un chameau »...
qui considère son dos affirme « C'est un poisson »...
Quelques uns prétendront que le Dragon n'existe pas et que
c'est perdre son temps que d'en parler, certains feront référence
aux fossiles d'espèces disparues conservés dans les
muséums. D'autres ayant attrapé un simple lézard
s'en contenteront fort bien, limitant leur Dragon personnel à
un petit vivarium bien aménagé.
Faire tenir le Dragon tout entier dans un article unique est impossible...
l'animal est plutôt envahissant et remuant. Plutôt que
de risquer de lui couper la queue, de lui estropier une patte, de
lui rogner le museau ou les moustaches, nous avons donc préféré
lui consacrer une série le mettant mieux à l'aise.
Cette série permettra de répondre aux nombreuses questions
que se posent les pratiquants, nos lecteurs, sur ce fameux «
Casse-tête Chinois » qui a pour nom Wu Shu et qui se
dissimule habituellement sous de nombreux pseudonymes... Alias «Kong
Fu», «Kuo Shu», «Chung Kuo Chuan»,
«Boxe chinoise», «Kempo»... et autres «Shaolin»,
«Siu Lam», «Tai Chi Chuan», «Yoga
chinois», «Gymnastique Taoiste», «Pa Tuan
Chin», «Chi Kung»...
«Le Wu Shu est-il aussi ancien que certains le prétendent
?
- Est-il originaire des Indes ?
- Quel fut réellement le rôle de Shaolin et de Boddhidharma
?
- Existe-t-il une réelle différence entre style du
Nord et style du Sud ?
- Qu'entend-on exactement par «style interne» et «style
externe» ?
- Le Tai Chi Chuan est-il un art martial ?
- Quelle fut l'influence du WuShu sur le Judo, l'Aikido, le Karate
Do, le Tae Kwon Do, le Viet Vo Dao ?
- Existe-t-il un Wu Shu taoïste et un Wu Shu bouddhiste ?
- La tradition se perpétue-t-elle en Chine ou le Wu Shu n'est-il
qu'un simple spectacle artistique ?
- Existe-t-il un rapport entre le Wu Shu et l'acupuncture ?
- Quelles sont les principales écoles et leurs caractéristiques
?
- Existent-ils des grades, Dans et ceintures noires en Wu Shu ?
- Les techniques secrètes ou merveilleuses sont-elles un
mythe ou une réalité ?
- Quels sont les maîtres actuels en République Populaire
de Chine, à Taiwan, à Hong Kong... et ailleurs...
etc...
WUSHU : UNE QUESTION DE DEFINITION
A un Prince qui lui demandait comment instaurer la Paix dans l'Empire
Céleste, Kung Fu Tseu (Confucius) répondit : «A
votre place, je commencerai par définir le sens réel
des mots et je leur rendrai leur vraie signification !» Voyons
donc ce que signifie Wu Shu et sa traduction d'Art Martial Chinois.
II y a encore quelques décennies il était encore question
de «sports de combat», de «techniques de combat»,
voire de «méthodes de combat» fussent-elles chinoises,
japonaises, coréennes... ou occidentales. Certains à
l'instar de Monsieur Jourdain faisaient de l'Art sans le savoir
et ne s'en portaient pas plus mal. Puis, par le biais de la littérature
anglo-saxonne spécialisée, le terme «Martial
Art» fit son apparition en France. Aussitôt traduit
et récupéré le nouveau terme fut adopté
à la quasi unanimité. Si les Américains affirmaient
que le fait de savoir promptement jeter quelqu'un par terre ou de
pouvoir lui délivrer un coup de pied ou de poing était
de l'Art, le patrimoine culturel allait s'en trouver notablement
modifié. Tout porteur de Keikogi, de Kimono ou de tenue chinoise
devint donc un «artiste» par la force des choses...
un «artiste martial» s'entend. Au gré de vagues
réminiscences du cours d'Histoire de 6e on se borna à
constater que Mars était le Dieu de la guerre et on en resta
là. Quelques troubles-fêtes firent remarquer qu'il
devait bien exister une petite différence entre le sport,
la technique et l'art et que Mars n'était pas seulement le
Dieu destructeur de la guerre mais également le protecteur
des Arts appliqués et des techniques corporelles... leurs
faibles protestations se perdirent dans le brouhaha de la constitution
des Fédérations. Certains tentèrent même
de faire prévaloir une quelconque différence vis à
vis des «instances officielles»... et furent déboutés
en Conseil d'Etat. Il faut admettre que la différence entre
une projection et un coup de poing «artistique» , «technique»,
«sportif» ou «compétitif» fut difficile
à accepter de la part d'un Secrétaire d'Etat. «Tous
les crabes dans le même panier» fut à peu près
sa réponse de l'époque. Tout ce qui remuait en cadence
sur un tapis ou un parquet, était de provenance asiatique
ou présumée telle, fut donc placé sous autorité
compétente et catalogué sous l'étiquette «Jeunesse
et Sports». Devant la complexité interne du problème
on assista immédiatement à la création de catégories
«affiliées», «assimilées»,
«affinitaires» et autres «associées».
Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes d'autant
plus que le soulagement avait été grand du côté
du Ministère des Arts et de la Culture où l'on était
peu enclin à recevoir une horde tonitruante et disparate
fut-elle dépositaire d'une culture centenaire ou millénaire.
Reproduire une chorégraphie bien de chez nous créée
lundi dernier est de l'Art, reproduire un Kata ou un Tao datant
de quelques centaines d'années est du sport.
Disserter sur un véhicule concassé ou sur un collage
d'ordures ménagères exposé à Beaubourg
est culturel... Transmettre un héritage profond issu du Tao
Te King, du Nei King, du Gorin No Sho, du Bushido... est sportif.
Qu'on se le dise. Concernant le Wu Shu, pour plus de tranquillité,
il fut donc décidé, par assimilation et par comparaison,
qu'il dépendrait une fois et pour toute du Karaté.
«Dieu est toujours du côté des gros bataillons»
se plaisait à affirmer Napoléon. En vue des effectifs
actuels en présence l'affaire semble réglée
tant que les chinois resteront sur la touche.
UN RETOUR AUX SOURCES
Puisque le terme «Art Martial» est parfois sujet à
plusieurs interprétations, revenons donc à la source
! Les Chinois utilisent le terme Wu Shu, les Japonais le terme Bu
Jutsu. Par la plus grande des coincidences les idéogrammes
sont les mêmes dans les deux cas. Enfantin diront certains
: Bu et Wu signifient Guerre et Jutsu et Shu technique, voire Art.
Avec n'importe quel dictionnaire courant un enfant de quatre ans
traduitrait en clair par «Art de la Guerre»... de là
à Art Martial il n'y a qu'un pas vite franchi. II suffit
par contre d'examiner la constitution des idéogrammes pour
avoir un autre son de cloche... Malheureusement sur cet épineux
sujet bien des orientaux ont soudain la mémoire qui flanche
!

Du Taï Chi Chuan aux formes les plus
dures de l'école Shaolin, de Hong-Kong à Taïwan
en passant par l'immense Chine, le Wu Shu présente de multiples
aspects: que cent fleurs s'épanouissent...
UN PEU DE TERMINOLOGIE CHINOISE... ET JAPONAISE
Prenons l'idéogramme Wu... ou Bu, on constate qu'il se constitue
de deux caractères principaux, le premier Shang (au dessus
de, supérieur, plus élevé) évoluant
en Zhi (empreinte profonde d'un pas, arrêt, faire cesser,
interdire, empêcher) et se transformant en Wang (liason entre
la Terre, l'Homme, le Ciel, emblème royal). Ce premier caractère
se situe devant Gue (hallebarde à crochet, arme meurtrière,
par extension arme de tout genre et utilisation de cette arme, donc
de la violence... de la guerre). L'idéogramme en question
signifie donc littéralement «ce qui est capable d'arrête
la guerre». Shu & ou Jutsu (Jitsu) quant à lui
se compose de Xing (carrefour, ren contre, croisement de chemins)
évoluant en Si (art médical, plante médicinale,
par extension art, science, technique secrète). Wu Shu, comme
Bu Jutsu signifie donc originellement «ART CAPABLE D'ARRETER
LA GUERRE» ou «ART S'OPPOSANT A LA VIOLENCE».

Cette transcription littérale du Chinois ou Japonais classique
au Français comporte de plus plusieurs notions philosophiques,
ésotériques (liaison Terre/Homme/Ciel) ou liées
aux techniques de santé (art médical, plantes qui
guérissent). On est donc totalement à l'opposé
de la traduction généralement admise... il ne s'agit
nullement d'un «Art guerrier»... ou «Martial»
(dans son sens occidental actuel), mais bien au contraire d'un Art
créé pour s'opposer à la violence. Pour ne
laisser aucun doute à ce sujet, Couvreur, auteur du Dictionnaire
Classique de la langue Chinoise (1880) définit Wu de la manière
suivante : «Wu : la vraie bravoure qui arrête l'action
de la lance. Le vrai brave est celui qui est capable de faire cesser
l'action des armes sans utiliser celles-ci...» .
LE VRAI SENS DU WU SHU
Le VRAI Wu Shu, comme le vrai Budo devrait correspondre à
cette définition ou au moins s'en rapprocher. On reproche
parfois aux «Arts Martiaux» et à plus forte raison
aux «sports de combat» leur violence. Or, il s'avère
que celle-ci est prise en compte consciemment, strictement régie
et, normalement, parfaitement contrôlée... Les accidents
y sont toujours le fait du hasard... puisque le danger est connu
on doit savoir s'en éloigner ou le maîtriser. Peut-on
en dire autant de certains «jeux» et de leurs fanatiques
qui, bien que ne parlant jamais de violence, sont la cause directe
ou indirecte de nombreux morts dans des stades où l'hystérie
collective est soigneusement entretenue par ceux même qui
noirs donnent des leçons de morale.
Concernant la Chine, il est parfois question de «Kong Fu»
ou «Gung Fu» ... or il faut savoir que ce terme employé
seul est impropre, il signifie littéralement «travail
accompli» , «réalisation personnelle» parfois
même «homme méritant». Le terme Kong Fu
implique donc un niveau atteint dans une discipline... fut-elle
la cuisine, l'ébénisterie, la littérature,
la peinture ou... les arts martiaux. On peut, par exemple, affirmer
que Boccuse a le «Kong Fu» en cuisine ou que Verlaine
avait le «Kung Fu» en poésie... Pour les arts
martiaux, il convient donc d'ajouter ce à quoi on se réfère
«Kung Fu Wu Shu» = «réalisation personnelle
dans l'art capable d'arrêter la violence»... «Hung
Gar Kung Fu» «réalisation personnelle dans l'art
du poing de la famille Hung...».
Précisons que ce terme «Kong Fu» nous vient,
principalement, des Etats-Unis... encore les anglo-saxons ! En Chine
et chez les Chinois on préfère utiliser les termes
Wu Shu (Art chevaleresque), Kuoshu (Art du pays... ou Art national),
Chung Kuo Chuan (Poing du pays du Centre... ou poing chinois). En
règle générale Kong Fu est réservé
à l'exportation vers les «barbares»... ou les
«Kwai Lo» (fantômes blancs) !
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